Little Big Man

Une fillette emmurée dans son silence (Miracle en Alabama), un flic tabassé par des racistes (La Poursuite Impitoyable), des amants maudits (Bonnie & Clyde), une poignante égérie (Georgia), sans oublier ce parano de Mickey One… Son Amérique à visage humain, toute en singularités errantes, Arthur Penn l’a érigée en épopée, jusqu’à transbahuter ce joyeux luron de Jack Crabb en pleine tragédie historique puisque c’est ainsi que se présente le héros de Little Big Man.

Le joyeux et le tragique, donc… Une lueur d’ironie mâtinée de gravité traverse le regard du vieillard revisitant son passé de caméléon plus ou moins mytho: petit blanc élevé par les Cheyennes, puis par une femme de pasteur dont la frustration sexuelle donne lieu à une séquence de bain d’anthologie, Jack Crabb devient plus tard le complice d’un charlatan, puis Kid Limonade, gâchette pathétique perdant très vite le goût des fusillades. On le retrouve au final en pleine bataille de Little Big Horn, en 1876, lorsque ce satané général Custer aux penchants picaresques (« Les gonades, muletier, tout le mal vient des gonades... ») se prend la branlée qu’il mérite de la part d’Amérindiens dont il a massacré les familles.

Cette odyssée d’un Zelig de Far West dont le bagout lutin et le désarroi rieur de Dustin Hoffman transcendent les reniements, Arthur Penn la pousse dans ses retranchements. Les fondamentaux du grand récit américain, il en observe les codes pour mieux les retourner comme une crêpe, ou alors il les travestit à la lumière des nouveaux idéaux de la fin des années 60. Les Indiens vivent comme des Hippies. Cheyennes, Vietcong, même combat ! Poursuivi par un Blanc à cheval qui cherche à l’abattre alors qu’il est encore grimé en Indien, Jack lâche: « Tu ne m’as pas entendu dire ‘que Dieu bénisse Georges Washington’ ? Tu penses qu’un indien pourrait dire des choses aussi idiotes ? ».

La mise en scène, dés lors, ne cesse de bousculer les règles du parcours initiatique. Les séquences s’enchevêtrent les unes aux autres dans un tourbillon d’ellipses, des personnages disparaissent puis réapparaissent sous un autre jour, à l’instar de la femme de pasteur bigote (Faye Dunaway, à croquer…) réincarnée dans un lupanar, ou de Custer, solaire et christique dans les premiers plans avant de sombrer dans la folie et l’incurie d’un général d’opérette. Ce collapse permanent entre le sang, la farce et le vitriol se traduit également dans la bande-son. Sur l’air de Garry Owen, fifres et tambours accompagnent « gaiement » le carnage de la rivière Washita.

Au milieu de ces horreurs et de ses loufoqueries, des parenthèses d’harmonie… Ce mouvement de caméra, par exemple, où Dustin Hoffman quitte une colonne d’Indiens marchant le long d’une rivière alors que lui la traverse en perpendiculaire. Une pure séquence rousseauiste à laquelle fait écho la parole d’un vieux Cheyenne: « Les Blancs pensent que tout est mort, la terre, l’eau et même les gens. Nous pensons, au contraire, que tout est vivant »… Aussi vivant que ce truculent et homérique Little Big Man, classique parmi les classiques lorsqu’il s’agit d’admirer un cinéma américain qui ne cesse de rebondir sur ses propres représentations.

Little Big Man, Arthur Penn (1970), Reprise en salles ce 20 juillet dans une version restaurée (Carlotta Films).




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