Nice vu de Sète…

Des gradins qui plongent vers la nappe bleue, le vol d’une mouette derrière le chorus d’un trompettiste, la nuit qui étend son voile sur la Méditerranée… Les soirs de juillet, à Sète, le Théâtre de la mer prend des allures de chapelle au milieu des flots.

Soudain, le fracas du monde. Nice, qui s’apprêtait à jazzer à coeur joie… Le djihad en 19 tonnes fonçant sur une autre perle du Sud, tel un récif infernal en plein cœur de « la mer, la mer toujours recommencée ! » dont s’abreuve, sur les hauteurs de la ville, le cimetière marin où repose Paul Valéry.

Nice et l’équinoxe, cet Equinox coltranien auquel le trompettiste Christian Scott prodiguait une nouvelle ferveur, ce 14 juillet, au festival Jazz à Sète, avant que l’on apprenne le bain de sang sur la Promenade des Anglais. Batterie en avant, flûtiste-prodige (Elena Pinderhugues)… Le trompettiste tutoyait d’emblée la mythologie, tee-shirt blanc à l’effigie des Chicago Bulls, attitude à la Miles Davis, le pavillon de l’instrument penché vers le sol pour  délivrer une sonorité à la fois combattante et veloutée.

Christian Scott est dans l’identitaire, lui aussi, mais pas sur le mode de la haine. Sa Stretch Music, littéralement parlant, c’est l’identité en extension, le jazz qui capte tout ce qui sonne vrai et beau à sa périphérie pour se revivifier. Et quand il reprend The Last Chieftain, hommage à son grand-père héros du Mardi-Gras indien à la Nouvelle-Orléans, Christian Scott transfigure plus que jamais la magnifique devise de Foucault: « Toute identité est une trajectoire ».

Nice à Sète, le jour d’après. Moins indomptable que celui de Christian Scott, le jazz de Kyle Eastwood trouve pourtant les notes qu’il nous faut quand novembre débarque ainsi en juillet. « Nous allons continuer à jouer de la musique pour la paix et la liberté »… Ce soir-là, dans un poignant duo contrebasse/piano, le fils de Clint dédie à Nice un morceau extrait de la B.O. de Lettres d’Iwo Jima, ce film-manifeste de l’ouverture à l’autre signé par son réalisateur de père.

Le grand et jovial Stanley Clarke trouvera les notes justes, lui aussi. Dopé par l’extraordinaire vitalité de son batteur, Mike Mitchell (surnommé Blaque Dynamite, c’est tout dire…), le légendaire bassiste met le jazz en aquarelle, variant couleurs et textures avec, sur un morceau magnifique, le renfort de la sublime jeune flûtiste de Christian Scott. Entre deux titres, il s’adresse au public français qu’il adore. Il l’encourage, surtout en ce moment, à combattre la peur…

Le surlendemain, la soirée avec Thomas Enhco, Vincent Peirani et Sylvain Luc est annulée. Les deux premiers sont restés bloqués en Turquie où des putschistes ont tenté de faire parler d’eux. Le fracas du monde, encore une fois…

Il en faudrait plus, cependant, pour empêcher quelques petites barques de mouiller au pied de la crique pour savourer la musique qui naît de ce décor féerique, comme nous le confie Louis Martinez, le fondateur de Jazz à Sète…  On espère simplement que les sinistres Breaking News de cette mi-juillet resteront muets, mardi prochain, pour le concert de Diana Krall.

Jazz à Sète, 14-15-16 juillet 2016




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