Moi, Daniel Blake

C’est aussi ma palme, sans la moindre hésitation… Parce que Ken Loach, enfin, va jusqu’à l’os. Parce que dans les eaux glacées de l’ancien État-providence devenu État-fouettard, Moi, Daniel Blake est aussi implacable que fraternel. Parce que l’académisme et la roublardise qui ont souvent nui dans le passé à son réalisateur se résorbent, ici, dans l’épure de la mise en scène, la fluidité du scénario ainsi que la constante et poignante justesse des personnages.

Kafka et Orwell s’invitent dés le début du film. Sur un fond d’écran noir, une employée recrutée par une société privée est chargée, au nom du gouvernement, d’évaluer le degré d’invalidité de Daniel Blake, un menuisier sexagénaire de Newcastle tombé d’un échafaudage et contraint au repos suite à un accident cardiaque. Sauf que l’écran n’est pas seulement noir, il est aveugle. Cramponnée à son formulaire à remplir, l’enquêtrice pose des questions débiles. Elle veut savoir comment se porte le transit intestinal de son interlocuteur, lequel finit par s’exclamer: « On s’éloigne de mon coeur ! »…

Ce n’est pas peu dire. Car du cœur, cela fait belle lurette que l’Angleterre des années Blair et Cameron, Brexit ou pas Brexit, en est singulièrement dépourvue. Jusqu’à l’absurde. Privé de pension d’invalidité, Daniel Blake doit donner la preuve qu’il recherche un emploi pour toucher une allocation alors même que la médecine du travail lui interdit de reprendre le boulot. Ainsi fonctionne la chasse aux tire-au-flanc -ces « salauds de pauvres »-dans une société occidentale du 21e siècle revenue à l’époque de Victor Hugo.

Il y a d’ailleurs une Fantine dans le film : Katie, mère célibataire avec deux gamins à charge rencontrée dans une agence genre Pôle Emploi que Ken Loach filme en plans larges et déshumanisés. Elle ne s’en sort pas, cette jeune femme qui représente elle aussi ce que l’Angleterre conservatrice a en horreur. Où est son homme? Pour quelle raison vit-elle seule? Pourquoi est-elle si aguichante? Avant de monnayer son corps pour survivre, nous la surprenons, dans une banque alimentaire, en train de  se jeter brutalement sur une boîte de conserve dont elle dévore le contenu tellement qu’elle est affamée. Angleterre, 21e siècle…

Avec en renfort des secousses de solidarité, d’humour et de chaleur humaine, Dave Jones et Hayley Squires ont les mêmes origines sociales, la même vaillance, la même folle authenticité que les personnages qu’ils interprètent. Il doit vendre ses propres meubles pour subvenir à ses besoins, mais il prend tout de même le temps de lui construire une étagère où poser des livres, au cas où elle reprendrait un jour des études. Ken Loach, menuisier de la dignité…

Moi, Daniel Blake, Palme d’or au Festival de Cannes. Sortie le 26 octobre. Coup de projecteur, le même jour, avec Ken Loach, sur TSFJAZZ (13h30)





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