La Fille des Abattoirs

Son phrasé sonne dru, serré, immunisé contre les arabesques. Il ne doit pas trop aimer le jazz avec des cordes. Valeur sûre et discrète de l’écurie Rivages, Marc Villard en souffle les 30 bougies en rassemblant une dizaine de nouvelles hautement combustibles, dont deux inédits. Les (re)parcourir en un seul lot donne un éclat encore plus sombre à un univers gorgé d’authenticité et fidèle à cet esprit du blues auquel tout roman noir digne de ce nom se doit de s’abreuver.

Le premier texte donne le ton. Dans Chiendent, un ex-flic qui s’appelle Joubert -homonyme d’un mythique commissaire qui hantait autrefois les nuits de France Inter- se laisse employer par une escort girl qui n’en finit plus de jouer avec le feu. Elle écume le bitume avec des bottes rouges, il traîne sa solitude dans les troquets du Paris populaire, gobant « le dernier oeuf esseulé sur les présentoirs de comptoir ». Pour elle, il porte des costumes sombres et va deux fois par semaine chez le coiffeur se faire « rafraîchir subtilement les tempes ». C’est ce que Marc Villard appelle la sobriété des hommes de la nuit.

Des filles perdues mais qui ne se laissent pas faire, on en croise bien d’autres dans ce recueil de nouvelles rapidement décentrées de l’asphalte parisien pour nous emmener au cœur de l’Avignonnais, du côté de Toulouse, voire même à Naples et aux States. On aime beaucoup les ambiances lynchiennes de La Route de Modesto avec sa cavaleuse en Mustang rouge, ses motels sordides où l’on écoute du Ray Charles et ses noyades à l’ombre d’une piscine. L’auteur se permet aussi de subtiles variations hitchcockiennes, façon Fenêtre sur Cour lorsqu’un cambrioleur caché dans un débarras épie une demoiselle, ou alors sur le mode Vertigo quand, devant un dessin exposé de Topor représentant une jeune fille, un veuf se laisse happer par le sort étrange de son épouse décédée.

Dans deux nouvelles, Villard (ou plutôt ses personnages) se branche sur TSFJAZZ, conçoit que l’alto d’Art Pepper « s’accorde bien aux bruits de la nuit », et voit d’un fort mauvais œil les ambitions d’une pianiste aux faux airs de Barbara qui s’acharne à rêver d’une grande carrière en solo, quitte à envoyer pour cela son saxophoniste de mari faire un petit tour au fin fond du canal de l’Ourcq. L’imaginaire jazzistique de l’auteur se déploie alors à plein régime, avec des clubs joliment baptisés -Le Lézard Vert, le Perdido- et de sympathiques raccords au réel lorsque le lecteur croise les noms de Stéphane Belmondo et Géraldine Laurent.

La Fille des Abattoirs, Marc Villard (Rivages/Noir)




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