L’inconsumable tendresse de Maurice G. Dantec…

Une gosse emmitouflée dans un duvet, au pied de la banquette arrière d’une Volvo.  Surpris, il braque le canon de l’automatique sur la petite tête blonde avant de comprendre qu’il n’y a aucun danger. « Une petite tête âgée de douze et treize ans, pas plus, et qui ouvrait soudainement deux yeux bleus, rougis par le sommeil, et aveuglés par la peur ». Hugo et Alice. Le mercenaire balkanisé et la gamine pourchassée par sa tueuse de mère. 1993. La Sirène Rouge. Maurice G. Dantec entame sa légende avec ce qui sera son dernier accès de tendresse.

Après, il n’y aura plus que la rage, l’écriture folle, les trous noirs d’un serial-killer dans Les Racines du Mal. « Andreas Schaltmann s’est mis à tuer parce que son estomac pourrissait ». Après, tout prendra feu. Sectes, mafias, marchands d’armes… Bienvenue dans le monde de Babylon Babies et sous les tunnels de Villa Vortex. La phrase métastase, Dantec est sous psychotropes. « Maintenant je suis en mode cyborg de combat amplification de lumière par connexion directe avec mon système nerveux central. Methedrine Starship. Artifices de la neurochimie en sautoir, le monde est d’une pureté inhumaine ».

Qui d’autre, au cœur de ces années 90 charriant les ultimes venins de la Mitterrandie pourrissante, a réussi à faire ainsi exploser le roman français ? Mais l’époque est confuse. L’enfant de la banlieue rouge finit par péter les plombs. A l’orée du nouveau millénaire, Maurice G.Dantec s’exile au Canada, devient un croisé du 11 septembre, ne jure plus que par les treillis de Tsahal, fricote avec le Bloc Identitaire et vire islamophobe avant que cela devienne à la mode. Une errance, évidemment, sauf que… Dans Le Théâtre des Opérations, journal de bord qui lui vaudra l’excommunication généralisée, le « bad guy » a encore de beaux restes. « Ma version préférée de Singin’ In The Rain: celle d’Orange Mécanique »

Nihilisme dantesque de Maurice G.Dantec. Élucubrations d’un exilé dopé au choc des civilisations mais cramponné à une très haute exigence de lui-même et de ses lecteurs, aussi bien dans le genre polar apocalyptique que dans le roman d’anticipation. Pour Dantec, la science-fiction est forcément politique. Dans Cosmos Incorporated comme dans Metacortex, loups solitaires et cerveaux-machines propulsent les hantises de l’auteur dans un monde atomisé à l’extrême, déréglé moralement, existentiellement, climatiquement. Éco-réfugiés contre cultivateurs de bio-carburants, « favelas nautiques », réseaux pédophiles, micro-terrorisme…

Pas très swinguante, cette littérature, certes… Mieux vaut d’ailleurs oublier Comme le fantôme d’un jazzman dans la station Mir en déroute, unique vagabondage de Dantec au pays de la note bleue. Lui, c’est la note noire ou grise qui en avait fait un géant. « Le monde est gris, écrivait-il dans Metacortex, il est nuit et brouillard, limbes recouvrant la ville, il est un simulacre grandeur nature »

Ce sont ces visions, cette densité, cet univers-monde si intensément irradié par les fulgurances d’une écriture radicale qui ont construit le lecteur que je suis devenu. Et puis aussi ce qu’il restait d’inconsumable humanité dans cette littérature de l’extrême, en souvenir des tâches de rousseur d’une gamine apeurée, entraperçues dans le rétro d’une Volvo par un mercenaire aussi désabusé qu’attendri.

Maurice G.Dantec (13 juin 1959-25 juin 2016)




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