Panique à Needle Park

Lui, petite frappe gouailleuse, boule d’énergie désamorcée par la fixité du regard. Elle, timide et souffreteuse, la compassion en bandoulière… et la mélancolie un peu fadasse. On est un peu sévère, mais c’est quand même Al Pacino qui crève l’écran en cette année 1971 dans ce qui est son premier grand rôle, et c’est sa partenaire, Kitty Winn, qui décroche le prix d’interprétation à Cannes.

La suite des événements sera sans pitié: l’heureuse lauréate s’en va faire un petit tour dans L’Exorciste et L’Exorciste 2 avant de s’évanouir dans la nature. Pacino, lui, enchaîne avec Le Parrain de Coppola. En attendant, ces deux-là tentent de s’aimer dans l’enfer héroïnomane de Panique à Needle Park, 2ème film de Jerry Schatzberg que son passé de photographe de mode a singulièrement desservi auprès des critiques américains.

À tord, car après avoir offert à Faye Dunaway son plus beau rôle dans Portrait d’une enfant déchue (un calvaire toxico, là aussi, mais dans un écrin plus sophistiqué…) et avant de retrouver Pacino dans L’Épouvantail, autre grand film sur l’errance, ce réalisateur-culte du Nouvel Hollywood signe ici une odyssée new-yorkaise poignante, implacable et irrémédiablement ancrée dans la fin des idéaux hippies.

Un banc au milieu du béton, à deux pas du Lincoln Center, suffit d’ailleurs à résumer ce que New-York a de sordide en ce début des années 70 alors qu’au même moment, aux antipodes, le napalm n’en finit plus de coller à la peau des Vietnamiens. On est à Sherman Square, rebaptisé Needle Park -le parc aux seringues- par tous les camés de Manhattan qui veulent s’approvisionner sans passer par la case Harlem. Avec le renfort d’Adam Holender, son chef-opérateur qui s’est déjà bien entraîné sur Macadam Cowboy, Schatzberg alterne plans compressés et longues focales au téléobjectif pour les extérieurs, réduisant la profondeur de champ comme pour mieux dépersonnaliser l’environnement West Side dans lequel se débattent les personnages.

« Une mise en scène quasi quintessenciée, pure succession de crispations et d’élans, de regards et de fuites, de silences et de cris… », écrit Michel Ciment dans Positif lors de la sortie du film. Aucune musique. Même pas un standard aussi dépouillé que le serait un jazzman en manque. Juste la chronique crue d’une génération perdue qui frémit comme un film de Cassavetes.

Panique à Needle Park, Jerry Schatzberg (1971), à découvrir dans un coffret DVD ultra Collector proposé par Carlotta Films avec un livret de 200 pages. Coup de projecteur, ce 27 juin, sur TSFJAZZ (12h30) avec Guillaume Loison, critique de cinéma à L’Obs.




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