Blues and Ballads

Comme l’affirmait jadis un célèbre trompettiste afro-américain (il en fit même une « sorte de bleu »…), « le blues consiste à mettre une âme, c’est à dire vous-même, dans chaque phrase ». Autant dire d’emblée que le bleu à l’âme dont fait preuve Brad Mehldau dans Blues and Ballads nous laisse en miettes, en lambeaux et en larmes.

Ce n’est plus le pianiste incandescent -celui qu’on croyait préférer- entre cordes supersoniques (Highway Rider) et synthés zébrés (Taming The Dragon). Au firmament d’un trio cristallin, sept morceaux écrits par d’autres renaissent sous une lumière douce et ardente à la fois. Sept morceaux seulement, mais qui dessinent, plus qu’une constellation, une galaxie de la ballade, depuis la « torch song » des années 40  (Since I Fell For You) jusqu’au McCartney d’hier (And I Love Her) et d’aujourd’hui (My Valentine), en passant par le versant bossa (I Concentrate On You), la quintessence be-bop (Cheryl), le pur standard (My Foolish Things) et la mélodie contemporaine (Little Person).

Pas de cohue dans les tempos, aucun grumeau dans les harmonies, rien de ressassé ni de compassé. La pulsation samba qui prolonge le thème de I Concentrate On You et le solo piano sur Since In Fell For You en décuplent l’émotion.  Au souvenir de Jon Brion, l’ex-alter ego d’un Largo d’anthologie, Little Person subjugue par la finesse et la pureté de sa ligne mélodique. Les appuis rythmiques de Larry Grenadier à la contrebasse et de Jeff Ballard à la batterie, ainsi que leur art du placement comme du retrait, dessinent à merveille chaque plage sans qu’ils soient pour autant réduits au rôle de simple accompagnateur, comme l’illustre le solo de l’ami Jeff sur Cheryl

Et puis il y a ce « blues » des Beatles. Ou plutôt celui de la légende Paul McCartney qui inspire à Brad Mehldau le double climax de ce si beau disque. Avec And I Love Her, déjà inscrit dans son répertoire, le pianiste prend la tangente symphonique. Jusqu’à donner l’impression que chaque note du morceau originel est remplacée par plusieurs notes. Jusqu’à cette sorte de lyrisme chanté qui s’empare de son clavier. Sur le plus récent My Valentine, enfin, sur ce refrain poignant consumé à un moment dans la contrebasse de Larry Grenadier, le « blues » de Brad Melhdau se définit plus que jamais comme une profondeur, une luminescence, une mélancolie. Pas sûr que cela soit si antinomique avec les premières mélopées qui couvraient autrefois les champs de coton.

Blues and Ballads, Brad Mehldau Trio (Nonesuch Records)




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