Buffet à vif

On achève bien les buffets au théâtre de la Bastille. Sur scène, Pierre Meunier, poète-bricoleur de l’insolite formé à l’école Pierre Étaix, transbahute et s’acharne sur une charpente bien ouvragée. C’est fascinant, inattendu, inquiétant et jubilatoire.

Ils sont deux, en fait, sur le plateau, même si l’autre déménageur du dimanche offre un profil bien différent. Autant Pierre Meunier, massif à souhait, a l’air d’avoir la tête dans les nuages, autant le jeune chorégraphe qui l’accompagne, Raphaël Cottin, est plus incisif, jouant de son corps svelte pour déployer une sorte de lamento de la menuiserie autour du buffet mis à nu puis mis à mort. Cette alchimie des physionomies donne au spectacle son rythme, son énergie, ainsi qu’une indéniable folie burlesque, façon Laurel et Hardy, avec en arrière-plan sonore Les Lacs du Connemara et autres vieux tubes de Radio Nostalgie jaillissant d’un petit transistor.

La nostalgie, justement… Ce buffet-martyr qui semble vouloir « respirer » une dernière fois sur scène est-il le vestige d’un vieux monde qui ne veut pas disparaître, du temps où un précieux savoir-faire résistait encore à la production de matériaux sans âme ? Symbolise-t-il au contraire l’intérieur bourgeois patriarcal autour duquel, comme l’écrivait Baudrillard, « les meubles se regardent, se gênent, s’impliquent dans une unité qui est moins spatiale que d’ordre moral » ?

Ou s’agit-il plutôt de tout dérégler, de manière jouissive, pour mieux se reconstruire après s’être débarrassé de tous les « encombrants » au sein de notre espace fonctionnel, urbain et culturel ? Cette conjuration cathartique ferait alors écho à l’irruption du Free dans l’odyssée jazzistique, et peut-être aussi (de manière moins sinistre, certes…) à l’aquarium pulvérisé du 7e Continent, de Michael Haneke, où c’est justement dans la destruction de ses biens qu’une famille suicidaire échappe à la déshumanisation.

Un élément féminin quasiment tombé du ciel (Marguerite Bordat) désamorce, de fait, la fureur qui menaçait de tout ravager. On ne dira pas de quelle jolie manière Buffet à vif « sauve les meubles » en termes de partage et de communion avec le public, sauf à reprendre la formule de Jean-Marie Hordé, le directeur du théâtre de la Bastille, lorsqu’en début de saison il définissait la scène comme « cet acte souverain au nom duquel elle décide qu’en son enclos, rien ne saurait l’empêcher ».

Buffet à vif, Pierre Meunier et Raphaël Cottin, Théâtre de la Bastille, à Paris,  jusqu’au 1er juillet.




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