Dans l’existence de cette vie-là

Ce sont des irréductibles de la prose, des jusqu’au-boutistes de la cause littéraire, des immunisés face à toute tentation mainstream. S’ils écrivent un roman, ce sera forcément un roman-monde. S’ils optent pour une liturgie, le lecteur aura droit à un oratorio. À la musique d’ascenseur, évidemment, ils préfèreront toujours la symphonie. Vous avez craqué pour Mathias Énard (Zone, Boussole…) et Jean-Noël Orengo (La Fleur du Capital) ? Vous serez subjugué par Caroline Hoctan.

« Au loin, je distingue cette fameuse statue qui -au milieu des eaux sombres tel un vieil ange brandissant son épée à l’entrée du Paradis- se dresse dans les nuances verdâtres de sa liberté »… New-York, automne 2008. Alors que l’Amérique se découvre un messie noir tout en se débattant dans la crise financière, la narratrice (ou le narrateur, son sexe n’est jamais précisé…) débarque de sa vieille France complètement sclérosée avec une carte de visite énigmatique que lui a léguée son défunt père. Une étoile orne son le rabat de son sac. Ses branches renvoient à des personnages de la littérature américaine: Gatsby, qu’on n’a peut-être plus besoin de présenter, Paradise, surnom que se donnait Jack Kerouac dans Sur la route, ou encore Anna, comme la Anna Blume de Paul Auster

Au décryptage d’un semblant de testament se greffent ainsi d’autres obsessions : l’Amérique, sa cruauté intrinsèque mais aussi sa folle vigueur et, par-dessus tout, la puissance de sa littérature. Quête initiatique et roman-bibliothèque, Dans l’existence de cette vie là déroule ainsi, sur un mode charade aux confins du charnel (un index permet d’identifier les auteurs cités par périphrases…), la magnificence artistique d’un pays qui est déjà en soi une fiction puisque, selon Caroline Hoctan, les États-Unis sont « le premier pays au monde à avoir été inventé de toutes pièces par les hommes, le premier pays au monde à n’avoir bénéficié d’aucun héritage, d’aucun système existant ou préexistant à sa fondation ».

Intuition rime ici avec érudition, mais sans jamais étouffer la part de romanesque que portent des personnages étonnants: le jeune Mexicain débordant de sensualité, le dealer dopé à Don Quichotte ou encore ce mendiant obèse qui, à un carrefour, ingurgite avec ses doigts le contenu de boîtes de conserves tout en exhortant les passants à le regarder comme un homme malgré l’état de son corps…

Quel coup de gong, ce roman ! Quel chant d’amour, également, à la littérature tout court par-delà son versant US… C’est là, dans ces imprimés si prégnants, que l’auteur-narrateur (ou narratrice) affirme trouver d’avantage de réel et de richesses que dans le monde des écrans, des algorithmes et des séries-télé. On veut bien la croire, Caroline Hoctan, surtout quand, arpentant Harlem, le personnage principal établit une correspondance entre « le phrasé aiguisé et magnifique » des mots qui, inlassablement, nous revigore, et « l’expression intime et novatrice » du jazz où chaque motif révèle « une succession d’intervalles mélodiques envoûtants »

Dans l’existence de cette vie-là, Caroline Hoctan (Fayard). Coup de projecteur avec l’auteur, ce lundi 12 septembre, sur TSFJAZZ, à 13h30




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