La Mouette

La pièce bifurque d’entrée de jeu avec l’instituteur qui évoque la galère d’un médecin syrien obligé de «faire le taxi» pour rembourser sa dette à des passeurs. Hors sujet ? Pas sûr…  Car dans La Mouette originelle, c’est déjà lui, Medvedenko l’instit, quelque peu anarcho-syndicaliste sur les bords, qui incarne la piqûre de réel face à sa future épouse, Macha. « Un pauvre diable peut être heureux », dit-elle. « Ça, c’est de la théorie… », lui répond-t-il, alors qu’il a bien du mal à joindre les deux bouts pour s’occuper de sa famille.

Et voilà comment Tchekhov, dés le début de la pièce, nous fait entendre les réverbérations d’un monde en furie. La Cerisaie, déjà, sonnait comme la fin d’une époque. Mais n’est-ce pas d’abord dans La Mouette que l’entre-soi vitre au faux semblant ? Discussions sur l’art, regrets éternels, amours contrariés… Dans ce désœuvrement campagnard, la Russie malade tambourine en sourdine, comme en écho aux bagnards de Sakhaline dont Tchekhov avait recueilli les témoignages atroces (en tant que médecin volontaire) juste avant d’écrire sa pièce.

Voilà donc Thomas Ostermeier rattrapé à son tour par l’état de crise des tourments tchékhoviens entre le In et le Out, entre ce qui est figé et ce qui bascule. De quoi jeter par dessus-bord lac et samovar pour une lecture résolument contemporaine de la pièce. De quoi la rendre, surtout, encore plus viscérale, à l’instar de ce qu’un autre grand nom du théâtre européen, Arpad Schilling, avait déjà produit comme tour de force à la MC93 de Bobigny lorsqu’il faisait jouer ses comédiens au milieu du public. Faut-il donc être Allemand ou Hongrois pour mettre en scène une Mouette aussi possédée ?

Celle d’Ostermeier a la rage, c’est évident. À la merci d’un fusil à lunettes, elle titube sur un plateau en cube, gris et dépouillé, à peine « aéré », si on peut dire, par un fond de scène où une artiste-peintre brosse une sorte d’estampe japonaise avant de finir par tout recouvrir en noir. Entre-temps, le jeune Treplev, adepte d’un théâtre d’avant-garde dont il dénonce pourtant les dérives au travers d’une tirade improvisée qui a fait couler beaucoup d’encre (mais qui est avant tout marquée du sceau de l’auto-dérision…), se sera heurté à son monstre de mère, Arkadina l’extravagante. Entre-temps, Nina, la jeune actrice rêvant de gloire, se sera brûlée les ailes (c’est bien elle, la mouette de la pièce…) après être tombée dans la souricière de Trigorine, ce vieux Don Juan masqué derrière son dilettantisme de pêcheur à la ligne…

Cisaillée jusqu’au tréfonds, Valérie Dréville campe une Arkadina à la merci de la moindre rupture, entre plongée émotionnelle (« Après mon départ, on ne refait pas boum boum, hein? ») et fureur introvertie -ou extravertie. Cet art de démolir et d’être démolie dans le même mouvement n’a pas fini de subjuguer. On se souvient encore de Médée-Matériau et Partage de Midi...

Le reste de la distribution est également de haut niveau. Matthieu Sampeur joue un Treplev déchirant à souhait et tendu comme il le faut même si, au départ, son côté minet en jogging rebute quelque peu. Mélanie Richard bouleverse tout autant en Nina sombrant dans la folie tandis que François Loriquet compose un prodigieux Trigorine, tout en lassitude et en séduction rentrée. Le drame trouve son apogée autour d’une soirée de loto illuminée à la bougie et ponctuée par The Crystal Ship, des Doors. Cette Mouette-là semble avoir été écrite aujourd’hui, gorgée d’un sang neuf qui irrigue, généralement, les versions d’anthologie.

La Mouette, Antonin Tchekhov, mise en scène par Thomas Ostermeier, traduction Olivier Cadiot, au théâtre de l’Odéon, à Paris,jusqu’au 25 juin. Coup de projecteur avec Valérie Dréville, sur TSFJAZZ (12h30), le jeudi 16 juin.




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