Sorbonne Plage

L’effet de miroir est pour le moins « irradiant ». Dés le début de Sorbonne Plage, l’ancien journaliste de Libération Édouard Launet nous rappelle que les cendres de Paul Tibbets, l’aviateur d’Hiroshima, furent dispersées au-dessus de la Manche, une mer qu’il avait souvent traversée pendant la guerre avant d’aller répandre l’Apocalypse au Japon. Ces particules post-mortem ont-elles dérivé jusqu’à la presqu’île bretonne de l’Arcouest où la fine fleur de la recherche atomique française prenait ses quartiers d’été ?

Au départ, un décor sauvage entre Paimpol et l’île de Bréhat, une longue pointe rocheuse hantée par le souvenir des pêcheurs disparus en mer et dont la beauté va saisir, au début du 20e siècle, un médecin et un historien dreyfusards, Louis Lapicque et Charles Seignobos. Avec l’arrivée de chimistes et de physiciens, la villégiature se spécialise. Marie Curie débarque sur la presqu’île en 1912. « Elle parle peu, d’une voix légèrement rocailleuse. C’est une femme lessivée par la vie, discrète, qui a embarqué avec sa canne et un chapeau de toile délavée, une vieille jupe, une vareuse de molleton noir et des espadrilles ».

Sa fille et son gendre la rejoignent : Irène et Frédéric Joliot-Curie. L’Arcouest est aussi le repaire estival de Jean et Francis Perrin, physiciens de père en fils. Des Dreyfusards de la première génération, tout ce beau monde a gardé foi dans le progrès du genre humain et scientifique. Sauf que le genre scientifique va devenir de moins en moins humain. Entre deux virées en barque, le phalanstère épris de jardins sans clôture et de lendemains qui chantent ne saisit pas vraiment le sens de la course folle qui va transformer l’utopie atomique en machine de destruction.

« Odeur de varech et de pressentiments »… Depuis sa retraite bretonne, Joliot le fonceur, si authentique dans sa façon d’être, envisage de publier ses recherches sur la fission nucléaire au risque de les voir tomber dans de mauvaises mains. On est en 1939, et « l’orgueil du chercheur finit par l’emporter sur les préoccupations du pacifiste ». Ne voilà-t-il pas, d’ailleurs, qu’au lendemain d’Hiroshima et aux antipodes de la lucidité accablée d’un Camus, « L’Humanité » salue la « découverte scientifique la plus sensationnelle du siècle » et ce qu’elle doit à Joliot-Curie, nouvelle gloire du Parti.

Plus tard -mais trop tard- les vacanciers de Sorbonne Plage se battront pour un monde dénucléarisé. Difficile, en même temps, de ne pas revisiter leur farniente atomique à l’aune du désenchantement, comme nous y invite l’écriture si juste d’Édouard Launet lorsque, dans l’écume si impétueuse de l’Arcouest et de ses estivants du siècle passé, il convoque l’épopée balnéaire d’une émancipation vacillante.

Sorbonne Plage, Édouard Launet (Stock). Coup de projecteur avec l’auteur, le lundi 27 juin, sur TSFJAZZ (12h30)




Une réponse à “Sorbonne Plage”

  1. justine dit :

    Super article, merci pour le partage !