La Dangereuse

Elle a six ans, la petite fanfaronne de Marrakech, et la voilà qui crée déjà le scandale. « Je veux être une pute, comme dans les films que je vois à la télé ». Il faut dire qu’on ne lui a pas appris le mot « actrice ». Elle a entendu dire que ces femmes maquillées et libres qu’elle admire tant sont des « putes ». Pour elle, c’est un mot normal… et prédestiné. En 2015, Loubna Abidar campe une prostituée dans Much Loved, l’ode féministe si palpitante de Nabil Ayouch. Sauf qu’au scandale s’ajoute, cette fois-ci, une véritable descente aux enfers à peine allégée par une nomination aux Césars.

Le film est censuré au Maroc pour plein de mauvaises raisons dont une très belle scène de nu. Du coup, plus encore que le cinéaste, c’est l’actrice qui en prend plein la figure. Avalanche d’insultes, de la jet-set à la populace. Déjà, avant le film, on la surnommait Abidar khatar- Loubna la dangereuse- car jamais elle ne baissait les yeux, jamais elle ne retenait ses mots. Et la voilà maintenant obligée de se promener en burqa pour ne pas être reconnue. En novembre 2015, à Casablanca, trois types « habillés à la marocaine, chic et modernes », l’agressent. Elle se précipite à la première clinique, on la refoule. Comme Bessie Smith après son accident.

Ce qui a été infligé à Loubna Abidar et l’a poussée à l’exil est ignoble. Le récit puissant et poignant qu’en livre la comédienne avec le renfort de Marion Van Renterghem, grand reporter au Monde, dépasse en même temps le pamphlet contre la chape de plomb -doublée d’une hypocrisie inouïe- qui entoure la sexualité dans une partie du monde arabo-musulman. C’est aussi le rapport entre l’individu et la société qui est en jeu, cette manière d’annihiler l’élément rebelle et perturbateur, qu’il soit communiste ou jugé comme tel sous le Maccarthysme, adepte d’un socialisme à visage humain au temps de L’Aveu, ou alors laïc et féministe au royaume des Barbus. Loubna Abidar, c’est Antigone au Maroc.

Un Maroc qui n’a pas échappé par hasard au Printemps Arabe, un Maroc aliéné de tous temps, autrefois sous la férule du Makhzen (la Cour du roi), aujourd’hui sous l’emprise d’un Islam « fait de n’importe quoi ». Loubna Abidar croit toujours au prophète Mahomet. Elle n’a pas non plus oublié que la prof d’arabe qui l’a initiée au 7e art portait le voile. Et puis elle sait écouter, sans pour autant les partager, les arguments de l’ami qui lui est resté fidèle dans l’épreuve et qui considère qu’il faut s’adapter à une culture et ne pas franchir les étapes trop vite et « sans phase transitoire ».

Femme de transition, Loubna la guerrière ? À ses parents qui voulaient un garçon, à son père qui l’a souillée et qu’elle chassera du domicile familial, à ses copines de jeunesse se fantasmant femmes soumises auprès d’un mari richissime et à tous les machos de la terre, elle répond : « Je ne suis pas comme elles sont, je ne suis pas comme ils veulent ». La plus belle des professions de foi.

La Dangereuse, Loubna Abidar, Marion Van Renterghem (Editions Stock). Coup de projecteur avec la comédienne, ce jeudi 26 mai, sur TSFJAZZ, à 12h30




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