Un enfant attend

Ils ont coupé des séquences avec les enfants. Ils ont rajouté une musique sirupeuse. Ils ont même été jusqu’à zoomer à l’intérieur de certains plans pour créer une émotion factice. OK, c’était un film de commande, mais lorsque John Cassavetes découvre ce que les studios ont fait de son travail, ce 6 décembre 1962, il pète un câble. Le producteur bien-pensant Stanley Kramer, à qui on devra quelques années plus tard l’infecte bluette interraciale Devine qui vient dîner ?, reçoit alors la correction qu’il mérite. Sauf que le réalisateur de Shadows est désormais grillé à vie avec Hollywood.

Grillé et lumineux à la fois. Exhumé en DVD par Wilde Side Video, Un enfant attend porte encore, malgré les lézardes qui l’ont entaillé, l’emprunte de John Cassavetes. C’est un beau film blessé, aussi abîmé que Judy Garland dont ce sera l’un des derniers rôles. Elle campe, ici, une éducatrice pleurnicharde recrutée dans un centre pour enfants handicapés dont le directeur, incarné par Burt Lancaster, sait très bien qu’il ne suffit pas de chouchouter les jeunes patients pour les soigner.

Deux conceptions, dés lors, vont s’affronter, devant mais aussi derrière la caméra. John Cassavetes, c’est Lancaster. « Mon film à moi, plaidera-t-il plus tard, dit que les enfants handicapés ont leur place partout, tout le temps, et que le problème vient de nous et pas des enfants eux-mêmes ». Stanley Kramer, le producteur-mutilateur, c’est Judy Garland. Il veut bien s’apitoyer sur les gamins autistes, mais à condition qu’on les garde entre quatre murs, à l’écart des gens dits « normaux ».

Cette tension irrigue la mise en scène. En vérité, Cassavetes n’a que faire des médecins, soignants et éducateurs. Seuls l’intéressent les gamins. Il a même insisté pour faire jouer de vrais handicapés, à l’exception du personnage principal. Le film se met dés lors à slalomer entre ses écueils. Bouffie par l’alcool, les médocs et un mal-être pathologique, Judy Garland se rebiffe contre son réalisateur. Son jeu s’en ressent. Lancaster, lui, s’en tire plus honorablement, même si on a l’impression qu’il ne fait que passer.

Avec les enfants, en revanche, le cinéaste déniche des instants de grâce. Un pique-nique sur l’herbe, la préparation et le rendu d’un spectacle où chaque gosse joue un rôle… Autant de moments poignants et vrais qui désamorcent tout à la fois naturalisme et sentimentalisme. Dans un rôle secondaire mais marquant, Gena Rowlands est déjà du voyage… Plus libres et plus matures, ces deux-là nous offriront plus tard Faces et Gloria.

Un enfant attend, de John Cassavetes (Wild Side Vidéo). Coup de projecteur, le mercredi 11 mai, avec le journaliste et éditeur Doug Headline, auteur d’un livre de 200 pages intégré au coffret DVD où figure également Love Streams.




Les commentaires sont fermés.