Barack Obama, un président jazz…

Et si Barack Obama était le meilleur président des Etats-Unis depuis Franklin Roosevelt ? Cette intuition, qui n’enlève rien au postulat systémique d’un pays qui agit d’abord en fonction de ses intérêts, m’a été soufflée récemment par Bertrand Badie, expert tranchant en relations internationales et auteur d’un abrégé fulgurant en la matière, Nous ne sommes plus seuls au monde (Éditions La Découverte).  De la même manière que Roosevelt avait construit un New Deal sur le plan social et économique, me disait-il, Obama a esquissé un New Deal international.

Aux antipodes d’un Sarkozy qui, hommage du vice à la vertu, a osé dire récemment « Je ne veux pas polémiquer avec M. Obama dont chacun sait que l’action n’est pas son fort », le bientôt ex-président américain aura donc rompu avec les fanfarons de l’intervention militaire qui créent plus de problèmes qu’ils n’en résolvent. Il a anticipé plus que tout autre l’impuissance des hégémonies, réhabilitant la diplomatie (Iran, Syrie…), consacrant dans ses discours la redécouverte de l’altérité et l’attention aux minorités même si, paradoxalement, la question afro-américaine aura ressurgi de façon douloureuse sous son 2e mandat.

Ce président-là aura aussi été un président jazz, honorant à plusieurs reprises, depuis 2008, les grands noms de la note bleue. Nous reproduisons ici de larges extraits du discours qu’il a prononcé dans les jardins de la Maison-Blanche ce 29 avril, à la veille de la Journée Internationale du Jazz sous les auspices de l’Unesco, et avant un concert All-Stars historique réunissant notamment Herbie Hancock, Wayne Shorter, Aretha Franklin, Pat Metheny, Diana Krall, Jamie Cullum, Chick Corea, Dee Dee Bridgewater et Al Jarreau.

1-In 1964, Dizzy Gillespie ran for president. It’s a true story. And he said: when I am elected president of the United States, my first executive order will be to change the White House to the Blues House. So tonight, we’re going to do right by Dizzy. We are going to turn this place into the Blues House.

(En 1964, Dizzy Gillespie fut candidat à la présidentielle -c’est une histoire vraie- et il avait dit: si je suis élu président des Etats-Unis, ma première décision sera de rebaptiser la Maison-Blanche -la White House- en Blues House… Eh bien ce soir, nous allons exaucer le vœu de Dizzy. Nous allons transformer cet endroit en Blues House)

2-From humble origins as the music of the black working class – largely invisible to the mainstream – it went on to become America’s most significant artistic contribution to the world. Jazz took shape in the most American of cities, New Orleans, where the rich blend of Spanish, French, Creole, and other influences sparked an innovative new sound. By the early 20th century, you could walk down the street of the infamous Storyville district and – maybe as you tried to stay out of trouble – hear the likes of Jelly Roll Morton and King Oliver and, of course, Louis Armstrong. Over the years, the sound travelled and changed – hot jazz, swing, bebop, Latin, fusion, and experiments that defied labels. But its essence has always remained the same.

(À partir de ses humbles origines en tant que musique des travailleurs noirs -invisible au demeurant au plus grand nombre- le jazz est devenu la contribution artistique américaine la plus significative au monde. Le Jazz a pris forme dans la ville américaine par excellence, la Nouvelle-Orléans, où le riche mélange d’espagnol, de français, de créole et autres influences a forgé un nouveau son. Dés le début du 20e siècle, vous pouviez sillonner le quartier mal famé de Storyville et, en essayant de ne pas vous attirer des ennuis, écouter Jelly Roll Morton, King Oliver, et bien sûr, Louis Armstrong. Pendant des années, ce son a voyagé et s’est modifié – hot jazz, swing, be-bop, Latin, fusion- en transcendant les catégories. Mais son essence est toujours restée la même.)

3-For me, that happened as a child when my father who, I barely knew, came to visit me for by a month.  And the few weeks that I spent with him, one of the things that he did was take me to my first jazz concert to see Dave Brubeck in Honolulu, Hawai,  in 1971, and I did’nt realize at the time that he had, but the world that that concert opened up for a 10-year-old boy was spectacular. And I was hooked.

(Pour moi, cela a commencé lorsque j’étais enfant et que mon père, que je connaissais à peine, était venu me rendre visite pendant un mois. Durant les quelques semaines que nous avons passées ensemble, l’une de ses initiatives fut de m’emmener à mon premier concert de jazz: Dave Brubeck, à Honolulu, à Hawaï, en 1971. Je n’ai pas réalisé à ce moment là, mais le monde que ce concert ouvrait pour un enfant de 10 ans était spectaculaire. J’étais devenu accro.)

4-Jazz is a good barometer of freedom, Duke Ellington once said.  No wonder it has such an outsized imprint on the DNA of global music.  It has spread like wildfire across the world, from Africa to Asia.  And jazz blended with the bossa nova of Brazil or the tango of Argentina — which, from here on out, I will endeavor to appreciate as a listener and observer, rather than as a dancer.  (Laughter and applause.)  It can be heard on the Scottish bagpipe, on the Indian sitar.  It opened up new exchanges with classical music, and with Eastern music — and it can make the oldest folk songs sound new.

(« Le jazz est un bon baromètre de la liberté », disait Duke Ellington. Il n’est pas surprenant que cette musique ait eu une telle emprunte dans l’ADN musical global. Elle s’est répandue comme une traînée de poudre à travers le monde, de l’Afrique à l’Asie. Et le jazz s’est aussi mélangé avec la bossa nova brésilienne, le tango argentin -que j’apprécie comme auditeur et observateur, plus que comme danseur. Le jazz s’entend dans la cornemuse écossaise et le sitar indien. Il s’ouvre à de nouveaux échanges avec la musique classique, les sonorités de l’Est, et et il peut transformer les plus vieilles folk songs en nouveaux sons).

5-Perhaps more than any other form of art, jazz is driven by an unmistakably American spirit. It is, in so many ways, the story of our nation’s progress: Born out of the struggle of African-Americans yearning for freedom. Forged in a crucible of cultures — a product of the diversity that would forever define our nation’s greatness. Rooted in a common language from which to depart to places unknown.  It’s both “the ultimate in rugged individualism” — to get out on stage with nothing but your instrument and improvise, spontaneously create; and the truest expression of community — the unspoken bond of musicians who take that leap of faith together. There is something fearless and true about jazz.  This is truth-telling music.

(Peut-être plus que tout art, le jazz s’inspire clairement d’une forme d’esprit américain. Il représente, depuis de nombreuses années, le progrès de notre nation. Issu de la lutte des Afro-Américains aspirant à la liberté, il s’est forgé dans un creuset de cultures, produit d’une diversité qui allait définir à jamais la grandeur de la nation. Enraciné dans un langage commun partant vers l’inconnu, c’est à la fois l’ultime cri du coeur d’un individualisme farouche (vous montez sur scène sans rien avec vous, à part votre instrument, et vous improvisez et créez spontanément…) et l’expression la plus vraie d’une communauté, un acte de foi implicite de musiciens agissant ensemble. Il y a quelque chose d’intrépide et de vrai sans le jazz. C’est une musique de vérité).

6-Jazz is perhaps the most honest reflection of who we are as a nation.  Because after all, has there ever been any greater improvisation than America itself?  We do it in our own way.  We move forward even when the road ahead is uncertain, stubbornly insistent that we’ll get to somewhere better, and confident that we’ve got all the right notes up our sleeve. And that’s what’s attracted a global audience to this music.  It speaks to something universal about our humanity — the restlessness that stirs in every soul, the desire to create with no boundaries.

(Le jazz est peut-être le meilleur reflet de ce que nous sommes comme Nation. Après tout, peut-on imaginer une plus grande improvisation que l’Amérique elle-même ? Nous suivons notre proche chemin. Nous sommes en mouvement, même quand la route, devant nous, est incertaine, opiniâtrement convaincus que nous allons vers le meilleur, persuadés que nous avons tous les atouts de notre côté. Voilà ce qui a donné une audience mondiale à cette musique. Elle évoque quelque chose d’universel au sujet de notre humanité – ce tumulte qui remue l’âme de chacun, ce désir de créer sans limites)

Discours de Barack Obama à veille de la Journée Internationale du Jazz, vendredi 29 avril 2016





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