Le Roi René

Seul au piano à la Grande Séverine, haut lieu de la rive gauche au début des sixties, René Urtreger manque d’en venir aux mains avec un affreux jojo qu’il n’a jamais vu et qui a osé lui balancer: « Vous pourriez jouer quelque chose pour le Nègre qui m’accompagne ? ». Ce type tellement méprisant et raciste dans ses propos, c’est Maurice Papon, le Bousquet de Bordeaux devenu préfet de Paris. Le lendemain, coup de fil. Papon exige le licenciement du pianiste. Il fera fermer La Grande Séverine peu de temps après.

Seul au piano, encore une fois… Lors de sa tournée de contrôle matinale en Guadeloupe au mitan des années 70, une jolie GO de Club Med repère un gars plutôt mal au point dont elle comprend qu’il ne s’est pas couché de la nuit. « Il porte des lunettes noires et joue pour lui-même. Il ne sait pas qu’elle est là. Elle le regarde. Elle l’écoute quelques minutes et s’éloigne ». Cette jeune femme, c’est Jacqueline Fornari, la « Jacotte » de René, cet ange tombé du ciel qui l’a ramené à la vie après des années d’errance.

Pour si bien résumer, au travers de ces deux courtes séquences, les battements de cœur qui ont rythmé le parcours du pianiste d’Ascenseur pour l’Échafaud, il faut savoir l’écouter. La romancière Agnès Desarthe a tout le bagage pour cela. Une sensibilité à la note bleue qui vient de loin (Le Concerto d’Ajanruez revisité par Miles a toujours résonné en elle comme Do, Do, l’enfant do, dit-elle à l’amie Laure Albernhe dans la revue Portrait), mais aussi une finesse et un sens du romanesque salués l’an dernier lors de la parution de Ce coeur changeant, prix littéraire du Monde.

Un cœur changeant, René Urtreger ? Un être tout en modulations, assurément, bourru et enjoué, tendre et pédagogue, surtout quand il s’agit de défendre une musique exigeante mais charnelle. « Moi tu sais, je suis élitiste, aime-t-il à dire, mais tout le monde peut entrer dans mon élite ». Un être tout en silences, aussi. Il perd sa mère à 10 ans. Déportée, assassinée. Le clash ultérieur avec Papon, du coup, ça laisse songeur. Sauf que ce trauma des années noires, comme d’autres, René Urtreger ne l’a pas crié sur les toits. « Ce que j’ai aimé dans le bop, c’est la retenue », dit-il à son interlocutrice lorsqu’elle tente de lier la blessure originelle et les doutes qui ont conduit le musicien à l’héroïne et l’autodestruction…

Une retenue qui n’empêche pas un sacré tempérament. « Ça tiraille, ça vrille, car durant vingt ans, René est tiraillé et part en vrille », écrit Agnès Desarthe avant de constater que le pianiste n’a plus, aujourd’hui, cette crainte de l’épanchement, cette psychose de l’accord mineur pointant sans prévenir lors d’une séance avec Miles Davis et Lester Young. Fidèle au bebop mais sans jamais s’installer dans le « confort traître de l’accomplissement », il l’a enrichi en souplesse et en partage.

D’où ces mots peu amènes sur Coltrane (« Quand il jouait, il ne s’occupait pas des autres. Il infligeait de la musique »). Brut de décoffrage, René Urtreger ? On l’adore ainsi. Inouï de sincérité et d’humilité. N’hésitant pas à dire qu’il a plaqué le jazz pour Claude François car il n’en pouvait plus de devoir jouer chaque soir Satin Doll de Duke Ellington. Un homme entier, fin lecteur et spectateur assidu de Téléfoot, incollable sur Chopin mais tout aussi désireux d’ériger une statue à l’effigie de Clément Faugier, l’inventeur de la crème aux marrons.

On croisera aussi dans ces pages le cousin et futur avocat Georges KiejmanClaude Berri en copain de jeunesse dégourdi et déluré, Juliette Gréco, Brigitte Bardot, Sacha Distel et… Agnès Desarthe elle-même, soudainement projetée en pleine lumière lorsque son sujet de roman l’invite à chanter, un soir, au Duc des Lombards. « Je l’ai accueilli dans un livre, il m’accueille sur scène ». Un beau dessert pour conclure ce roman du roi René si dense et si humain…

Le Roi René, Agnès Desarthe (Editions Odile Jacob (en librairie le 28 avril). À suivre les Lundis du Duc, sur TSFJAZZ, ce lundi soir à partir de 18h, avec Agnès Desarthe et René Urtreger.





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