Music is my mistress

On sent le clin d’œil à Magritte, l’exercice sur le mode « ceci n’est pas une autobiographie ». Duke Ellington évoque son parcours dans Music is my mistress, enfin traduit en français sous les bons auspices des éditions Slatkine et de la Maison du Duke présidée par Christian Bonnet. Document étonnant, déjouant tous les paramètres du genre, fuyant l’hypertrophie factuelle, les règlements de comptes inutiles et les secrets d’alcôve pour mieux dévoiler la vérité profonde d’un artiste d’une suprême élégance à tout point de vue.

Dans ses Mémoires, le Duke raconte un peu de sa vie et beaucoup de son âme. Il écrit comme il compose, nous dit Claude Carrière dans son astucieuse préface. Des fragments de souvenirs comme des bribes de mélodie, des digressions qui lui viennent à l’esprit entre deux aéroports comme des idées de musique qu’il note sur une facture de blanchisseur. Après, il rassemble, il orchestre…  En l’occurrence, ici, c’est son ami journaliste Stanley Dance qui déchiffre et met en forme les confidences du musicien.

Une vie, c’est d’abord des rencontres. Elles forment la colonne vertébrale du livre au travers de courtes notices rassemblées sous le titre Dramatis Felidae. Claude Carrière y décèle une allusion féline à l’argot du jazz où le mot « cat » désigne un musicien. De cette galerie de portraits émerge un art de la notation souvent stupéfiant dans la façon de résumer un lien ou un caractère. « Il est le seul capable de prendre un saxophone froid et jouer juste sans l’avoir accordé », observe l’auteur de Mood Indigo au sujet de Johnny Hodges. « Il était mon bras droit, mon bras gauche, les yeux derrière ma tête, mes ondes cérébrales à l’intérieur de son crâne, et vice versa », écrit-il à-propos de Billy Strayhorn.

On le rêve parfois plus concis, notamment lors de ses tournées à l’étranger. Plus incisif, également, dissipant par exemple, le mystère de la tournée ratée de Django Reinhardt à ses côtés en 1946. Mais ce serait là froisser une liturgie émaillée de méditations enchanteresses sur l’intégrité de l’artiste face à monde de l’argent, le mythe de la « ville jazz » qu’il transporte de New-York au bout du monde, ou encore la vacuité des étiquettes musicales (« Une catégorie, c’est comme un Grand Canyon plein d’écho. Quelqu’un murmure une obscénité, et vous l’entendez répétée un million de fois »).

Avec en bonus humour et amour. Quand Duke Ellington n’ironise pas sur ces rapports avec les médecins et les chirurgiens, il est intarissable sur celle qui, effectivement, fut la grande maîtresse de sa vie. « Elle balance. Elle a la grâce. À l’entendre parler, on n’en croit pas ses oreilles ». C’est de la musique dont il parle. « Elle a dix mille ans. Elle est aussi moderne que demain, flambant neuve tous les jours et aussi infinie que le temps mathématique. La musique est ma maîtresse et elle ne se contente pas de jouer les seconds rôles ». Cette chanson des vieux amants, effectivement, n’a pas pris la moindre ride.

Music is my mistress, Duke Ellington (éditions Slatkine). Traduit par Clément Boqué, Françoise Jackson avec Christian Bonnet. 20H de TSFJAZZ, ce jeudi 7 avril, avec Claude Carrière et Christian Bonnet.




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