J’ai dans mon cœur un General Motors

Detroit, fin des années 60. Dans une maison jaune dont le délabrement préfigure la crise qui va transformer la Motor City en ville-fantôme, le fondateur du label Motown, Berry Gordy, tyrannise une drôle de smala : l’épouse redneck névrosée, la fille diaphane entichée du look afro d’Angela Davis, sa frangine carrément obèse ou encore le grand-père qui ne jure que par les Black Panthers et que le reste de la famille observe comme une pièce de musée… Une domestique complète le groupe. C’est la chanteuse Etta James. Quand l’électricité tombe en panne, Gordy la transforme en juke-box à cappella…

Surtout ne pas chercher la vraisemblance dans cette farce déjantée, ni même la charge agit-prop contre un label accusé par certains de s’être fourvoyé sur l’autel du black business. La jeune troupe que dirige Julien Villa s’évertue plutôt à traquer les masques que produit le capitalisme américain alors que les Noirs libérés des champs de coton travaillent à nouveau comme des bêtes de somme dans les usines automobiles. Berry Gordy, après tout, a lui-même été ouvrier chez Ford avant de compresser les vinyles comme d’autres produisent des voitures.

Qui dit masques dit commedia dell’arte. Sur le plateau de plus en plus déglingué, le clan Gordy se transforme en famille Adams et la soirée Soul Train déraille dans l’absurde. Cette vision décapante (et un poil chargée, parfois, par rapport à ce que le free-style demande comme self-control…) ne pousse pas la dialectique jusqu’à appréhender ce que la Motown a aussi incarné en termes d’émancipation du peuple noir au travers de sa musique.

La fougue et l’originalité du propos emportent en même temps l’adhésion tant il est vrai qu’un regard acéré sur l’histoire d’un courant musical ne saurait s’extraire des conditions politiques, sociales et économiques de son développement.

J’ai dans mon cœur un General Motors, mis en scène par Julien Villa et la compagnie Vous êtes ici. Au Théâtre de la Bastille, à Paris, jusqu’au 3 avril.




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