Un fauteuil sur la Seine

Abrégé de civilisation au 29e fauteuil de l’Académie Française. C’est Amin Maalouf, actuel titulaire du siège, qui s’en fait l’écho dans son nouvel opus en retraçant le parcours de ses 18 prédécesseurs. On y retrouve toute la finesse, la profondeur d’esprit et la passion du genre humain dont cet homme d’Orient est capable, jusqu’à s’inventer une nouvelle quête des origines, en quelque sorte, au travers d’une « généalogie du fauteuil » fascinante à plus d’un titre.

Plusieurs noms célèbres au fil du temps. Claude Lévi-Strauss et Henry de Montherlant au siècle dernier, le philosophe-historien Ernest Renan au 19e, ainsi que Claude Bernard, l’inventeur de la médecine moderne qui vécut l’enfer conjugal lorsque sa femme s’engagea contre la vivisection animale. Plus loin dans le passé, le fameux cardinal de Fleury qui gouverna la France au côté de Louis XV jusqu’à sa 90e année ! En son absence, on ne l’appelait plus « Son Éminence » mais « Son Éternité »…

Gouvernants et poètes, philosophes et savants… C’est une épopée façon Légende des Siècles qui s’esquisse à partir d’un simple fauteuil, et ce ne sont pas forcément les plus communs des Immortels (ceux, du moins, que la postérité a délaissés) qui éveillent le moins l’intérêt. Dans cette filiation élective que l’oncle d’ Ibrahim Maalouf déploie avec saveur, le voilà qui exhume le souvenir d’un chanoine allergique à l’intolérance religieuse ou encore d’un conseiller de Louis XIV dont l’ouvrage sur l’art de la négociation allait inspirer, plus tard, diplomates et écoles de commerce. On s’attache pareillement à un certain Florian bien malheureux sous la Révolution Française et à qui l’on doit le refrain « Plaisir d’amour ne dure qu’un moment, Chagrin d’amour dure toute la vie. »

Mais si son don d’empathie n’exclut aucun de ses prédécesseurs (y compris les plus saugrenus, à l’instar du macabre Caihava qui avait enchâssé dans sa bague une dent de Molière prélevée sur sa dépouille !), Amin Maalouf sait aussi manifester ses préférences. Dans le chapitre dévolu à Renan, il rend hommage à celui qui définissait la Nation comme le désir de continuer à vivre ensemble. Renan était aussi un amoureux du Liban d’où il devait jeter les bases de sa fameuse Vie de Jésus qui lui valut les foudres de l’Église. « Ceux qui parviennent à préserver leurs textes sacrés de toute critique historique ou scientifique ne font que conduire leur civilisation vers le dessèchement et la rigidité », observe à-ce-propos l’auteur…

Dis-moi à qui tu succèdes je te dirais qui tu es ? Que de belles cases, assurément, dans le jeu de piste que dessine Amin Maalouf dont la présence, aujourd’hui, sous la Coupole, au côté d’un Dany Laferrière mais aussi, sur l’autre bord, d’un Alain Finkielkraut, innerve la vitalité d’une académie qui a su faire de sa diversité une leçon de liberté. Car ici, comme Renan -encore lui- l’observait avec force, « toutes les façons de comprendre la vie, tous les genres de talent, tous les mérites, s’assoient côte à côte avec un droit égal ». Merci infiniment, cher Amin Maalouf, d’être le si humble et si élégant héritier de cette belle aventure humaine…

Un fauteuil sur la Seine, Amin Maalouf (Grasset). Coup de projecteur avec l’auteur sur TSFJAZZ (12h30) le jeudi 24 mars.




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