Eichmann à Jérusalem

Variations sur le mal au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis. Sur scène, une jeune troupe se livre à une relecture fougueuse, atypique et passionnante du procès de l’ancien bourreau nazi Adolf Eichmann, pendu haut et court en 1962 après sa capture puis son procès à Jérusalem.

L’événement, fondateur dans la construction d’Israël, avait donné lieu à une célèbre charge d’Hannah Arendt. Envoyée sur place par le journal The New Yorker, la philosophe s’était montrée frappée par le fossé entre l’inconsistance de l’accusé et l’incommensurabilité de ses crimes. Intégrant ce constat dans une pensée globale sur les totalitarismes, elle en avait extrait le concept de « banalité du mal » qui lui fut infiniment reproché même si, selon elle, cela n’atténuait en rien la responsabilité de l’ancien commis-voyageur désœuvré mué en planificateur zélé de la Solution Finale.

Cette vision imprègne en grande partie le regard de Ido Shaked et Lauren Ouda Hussein. Lui est Israëlien. Elle, Franco-Libanaise. C’est en 2009 que ces deux anciens élèves de l’école Jacques-Lecoq, à Paris, ont fondé le Théâtre Majâz (« métaphore » en arabe) qui intègre également des comédiens palestiniens, marocains et français. Le Eichmann qu’ils convoquent sur scène est plus symbolique qu’historique. Il est d’ailleurs interprété par plusieurs comédiens à tour de rôle qui parlent « le » Eichmann sans éructer et dans une tonalité parfois étrangement douce.

Il s’agit, en somme, de désincarner le « monstre » pour mieux mettre en relief ce qui, dans ses propos face aux juges, est carrément interchangeable avec le système de pensée d’autres génocidaires, d’hier et d’aujourd’hui. « On a abusé de mon obéissance », disait l’accusé au moment de son procès. « Le mal n’est jamais radical », traduisait aussitôt Hannah Arendt. « Il prolifère comme un champignon à la surface de la terre. Seul le Bien est profond et radical ». Dans les minutes du procès, la compagnie du Théâtre Majâz a également isolé des passages où il est question de « réfugiés »…

Il y a dans cette proposition des fulgurances qui emportent l’adhésion, des embardées qui peuvent être contestées, mais aussi un travail émotionnel sur le trou noir de la Shoah qui, sans pathos, saisit l’âme du spectateur. De la même manière, on est happé par la défragmentation qui est à l’œuvre sur le plateau. Ce Eichmann à Jérusalem n’a rien à voir avec une reconstitution. C’est plutôt une sorte de « work in progress » où la troupe, comme si nous la surprenions dans une salle de répétitions, se coltine une série de lettres, de poèmes, et de documents historiques. Mais après tout, le procès d’Eichmann ne s’était-il pas lui aussi déroulé dans un théâtre -La Maison du Peuple- transformé pour l’occasion en tribunal ?

On a en tous les cas bien envie de continuer à les suivre, les jeunes pousses du Théâtre Majâz, aussi bien dans leur démarche esthétique que dans leur radicalité politique. Une certaine Ariane Mnouchkine ne s’y était d’ailleurs pas trompée en les accueillant dans son Théâtre du Soleil, il y a quatre ans, autour d’une relecture tout aussi décapante du conflit israëlo-palestinien.

Eichmann à Jérusalem, ou les hommes normaux ne savent pas que tout est possible, Théâtre Majâz, jusqu’au 1er avril au Théâtre Gérard-Philipe de St-Denis. Coup de projecteur avec Lauren Ouda Hussein et Ido Shaked sur TSFJAZZ (12h30) le lundi 21 mars.




Les commentaires sont fermés.