Book of Intuition

Sous le firmament d’un jazz radieux mais dont la virtuosité peut aussi receler des moments d’émotion pure, Kenny Barron élève l’art du trio à un niveau qui rend obligatoire le détour au New Morning où ce pianiste à la fois discret et essentiel se produira dans quelques jours.

C’est son premier enregistrement avec le contrebassiste Kiyoshi Kitagawa et le batteur Jonathan Blake, mais qu’on ne s’y trompe pas: ces trois là tournent ensemble depuis des années, avec à la clé une justesse confondante dans la mise en place de chacun et une interaction intuitive, comme pour mieux faire écho au titre de cet album qui doit aussi beaucoup à la fidélité de son producteur chez Impulse!, Jean-Philippe Allard.

Le tempo est donné d’entrée de jeu avec un Magic Dance au parfum Latin Jazz. Kenny Barron en avait offert, il y a six ans, une première version sous le titre J.J. Dream avec à ses côtés Ron Carter et Lenny White. Ici, la mélodie danse encore d’avantage, le toucher du pianiste est tout en swing et en profusion alors que le caractère éventuellement smooth du refrain se laisse transcender par des chaloupés rythmiques inattendus.

Après un clin d’oeil tout aussi euphorique à Bud Powell (Bud Like), surgit un Cook’s Bay dont les délicieux coloris « jazz-cocktail » rappellent un certain Ahmad Jamal, du moins à l’époque où ce dernier se faisait taxer de « pianiste de bar » par de mauvais esprits à qui Miles Davis, à bon escient, avait imposé de se la boucler une bonne fois pour toutes.

La dramaturgie de ce Book of Intuition va bien au-delà, en même temps, de ces bulles de champagne qui suffiraient à notre bonheur. Quand Kenny Barron reprend deux titres méconnus de Thelonious Monk, c’est sa propre histoire qu’il revisite, notamment lorsqu’il faisait équipe avec le saxophoniste Charlie Rouse au sein du quartette Sphere. Elle est franchement à couper le souffle, cette reprise en piano solo de Light Blue avec ses impros main droite prenant appui sur un doux stride délivré à la main gauche…

L’humeur allègre des premiers morceaux prend alors une tournure plus mélancolique. Au ténébreux Lunacy succèdent deux souvenirs tout en délicatesse endeuillée: Dreams et le fantôme de Stan Getz, Nightfall et l’ombre de Charlie Haden. Entre le fantôme et l’ombre, une prière s’intercale… Une prière en guise de climax puisque ce Prayer s’impose effectivement comme la plus belle plage du disque, celle où le trio atteint le point d’équilibre parfait et où l’émotion est à son comble. Entre jubilation et recueillement, Kenny Barron signe un écrin prodigieux.

Book of Intuition, Kenny Barron (Impulse !). Concert à Paris, au New Morning, le jeudi 10 mars.




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