Quand les Césars et les Oscars coupent la poire en deux

Le jugement de Salomon, pour ce qui est du 7e art, est rarement source de réjouissances… Après le fractionnement opéré par les Césars vendredi dernier avec une statuette de meilleur réalisateur pour Arnaud Desplechin et le jackpot du meilleur film pour Fatima, ce sont les Oscars qui viennent de procéder à la même ratatouille en sacrant à la fois Spotlight comme meilleur film et Alejandro Gonzales Inarritu comme meilleur réalisateur. Oubliés pour leurs talents propres, Philippe Faucon et Tom McCarthy, papas respectifs des deux films primés, doivent l’avoir un peu mauvaise et on les comprend.

Le procédé, c’est vrai, n’est pas nouveau. Sur ces cinq dernières années, Roman Polanski, dont la côte d’amour semble particulièrement élevée en France, a été sacré à deux reprises meilleur réalisateur (En 2011 pour The Ghost Writer et en 2014 pour La Vénus à la fourrure) alors que les votants consacraient comme meilleur film un autre long-métrage (Des Hommes et des Dieux en 2011, Les Garçons et Guillaume, à Table en 2014). Outre-Atlantique, le procédé s’est également répété à deux occasions: en 2013 avec le sacre simultané de Argo et l’Oscar du meilleur réalisateur pour Ang Lee et son Odyssée de Pi, et en 2014 avec la distinction entre Twelve Years a Slave meilleur film et Alfonso Cuaron meilleur réalisateur pour Gravity.

L’histoire jugera. Ou en tout cas elle a commencé le faire. À une exception près -l’affreuse pochade de Guillaume Galliene- la récompense suprême pour le meilleur film parait souvent mieux ajustée à sa valeur artistique que la statuette de meilleur réalisateur, laquelle sert souvent de bouée de secours pour les faiseurs dont la virtuosité apparente masque de plus sérieuses imperfections. Le dernier Desplechin en est une navrante illustration. Des vieux tics truffaldiens et une préciosité pseudo-rohmérienne ont du épater quelques cinéphilies en manque alors que Trois souvenirs de ma jeunesse pêche d’abord par sa vision fade, convenue et exténuante d’une jeunesse filmée sous le prisme d’une pure démagogie. The Revenant façon Inarritu s’épuise dans le même engorgement technique saupoudré de grand vide quant au contenu même de ce qui est montré à l’écran, y compris au travers de la « performance » à la Musculator de Leonardo DiCaprio.

Mais ce n’est pas là ce qui indigne le plus. Le vrai motif de colère tient au mépris sous-jacent dont sont victimes Philippe Faucon et Tom McCarthy. Parce que Fatima et Spotlight ne brandissent pas l’étendard d’une mise en scène spectaculaire il faudrait négliger leurs réalisateurs? C’est faire tristement litière, ici, de la construction toute en finesse de ces deux longs-métrages, de leur fluidité d’âme (le corps de la mise en scène contre l’âme d’un film, problématique à creuser…) et de la manière admirable avec laquelle leurs réalisateurs contournent les écueils du pathos et du misérabilisme.

C’est ne pas percevoir, non plus, une pulsation particulière, la pudeur d’un mouvement de caméra ou encore le tact dans la direction de tel ou tel comédien… On n’ira pas jusqu’à dire, à l’instar de Joseph L.Mankiewicz cité sur TSFJAZZ par notre confrère de l’Obs Pascal Mérigeau, qu’une bonne mise en scène est une mise en scène invisible. Ce qualificatif, à vrai dire, est hors de propos pour Fatima comme pour Spotlight. Il n’empêche qu’au cinéma comme ailleurs (dans le jazz, par exemple…), l’esthétisant n’est pas loin de l’anesthésiant et que la boursouflure aveugle tout autant. Ainsi coupée en deux lorsqu’il s’agit de délibérer sérieusement, la poire n’est plus qu’un fruit amer.

41e cérémonie des Césars, vendredi 26 février 2016. 88e cérémonie des Oscars, 28 février 2016.




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