I Long To See You

On se trouve étonnamment réceptif, parfois, à un jazz au coin du feu, pas forcément rugissant ni déjanté. Un jazz de l’âme résolu à ne pas faire des folies de son corps sans pour autant mettre en sourdine ses battements de cœur. Du haut de ses bientôt 78 ans (ce sera le 15 mars), Charles Lloyd se fond dans ce cahier des charges tout en spiritualité et en volupté.

Son art de la conversation y est pour beaucoup. Dans son 2e album pour Blue Note après une longue chevauchée chez ECM, l’ancien compositeur du si doux et si glorieux Forest Flower trouve un interlocuteur sensible et intuitif en la personne du guitariste Bill Frisell. Le ténor mélodieux de l’aîné et la six-cordes pleine de déliés du cadet se connectent sans une once de rivalité entre eux. On a pu lire ailleurs que Charles Lloyd se montrait ici peut-être un peu trop discret et que Frisell prenait beaucoup d’espace. Notre ressenti (et celui aussi de ces deux musiciens, certainement…) est bien éloigné de cette vision étroitement compétitive de la civilité musicale.

Les coloris électriques et les paysages « friselliens » transfigurent, au contraire, la palette « lloydienne » comme ils s’accordaient si merveilleusement, jadis, avec le chant brésilien de Vinicius Cantuaria. Cet apport de Bill Frisell donne d’ailleurs une dimension bien supérieure à des morceaux comme Sombrero Sam, La Llorona et Of Course, of Course que le saxophoniste et flûtiste a déjà gravés autrefois. Le répertoire choisi amplifie ce parfum roots, voire rustique, avec des chants traditionnels comme le si beau All my Trials ou des hymnes anti-guerre à l’instar du Masters of War de Bob Dylan.

Là encore, l’américanité que Bill Frisell a inscrite au cœur de son ADN et son appétence typique des grandes plaines (il a grandi dans le Colorado) à jazzer des morceaux folk ou country en font un partenaire idéal. La pedal steel de Greg Leisz ainsi que l’appui rythmique de Reuben Rogers à la basse et d’Eric Harland à la batterie renforcent la circularité et la fluidité de l’ensemble tandis que les deux titres chantés -surtout le You Are So Beautiful de Norah Jones- en prolongent toute la délicatesse.

« Peut-être n’ai-je pas de place dans le monde, mais dans le son, j’ai un chez-moi », déclarait Charles LLoyd il y a quelques années dans un documentaire de la journaliste Fara C. La diluvienne prière qui clôt l’album en est une superbe illustration. 16 minutes durant, ce Barche Lamsel aux accents psychés ne se départit jamais d’une suavité qui fait plus que jamais le trait d’union chez Charles Lloyd entre l’universel et le singulier. Un répertoire presque totalement ancré dans la culture américaine, la transe la plus sereine qu’on puisse imaginer au final… Harmonies gagnantes !

I Long To See You, Charles Lloyd & The Marvels (Blue Note)




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