Écoute le chant du vent & Flipper, 1973

Laconique, imperturbable et doué d’une faculté à désespérer sans faire de vagues (pas même le moindre clapotis), l’anti-héros « murakamien » se dévoile de la plus touchante des manières dans ces deux premiers romans dont la traduction est enfin autorisée. Le même personnage d’un livre à l’autre? Dans Ecoute le chant du vent, le narrateur cherche un album de Miles Davis avec Gal in Calico. Dans Flipper 1973, il sifflote le solo de Stan Getz sur Jumpin’ with Symphony Sid.

Le voici se promenant avec L’Education sentimentale dans le premier roman avant de croiser une fille qui n’a que quatre doigts à une main. Au départ, elle est un peu abrupte avec lui. Lorsqu’elle s’en excuse, craignant une réaction ombrageuse, il a cette réponse magnifique: « Si vraiment tu t’inquiètes, va donc plutôt dans un jardin donner des graines aux pigeons ».

Dans le second roman, le narrateur n’est pas du genre à donner des graines aux pigeons. Il voue, en revanche, une passion quasi-érotique aux flippers. Il va même jusqu’à leur parler, comme le vieux Nakata qui parlait aux chats dans Kafka sur le rivage. Pour le reste, notre ami a troqué Flaubert pour Critique de la Raison Pure et c’est entre deux jumelles aussi fantasques que décérébrées qu’il s’endort, chaque soir…

« Je suis bluffé ! », balance l’ouvrier venu changer le compteur électrique et découvrant pareil ménage. Il n’y a vraiment pas de quoi. Dans les premières romances « murakamiennes », le sexe est funambule, en pointillés ou dans les limbes. Les rencontres amoureuses ne sont que des esquisses, des brouillons, juste le temps d’éprouver le désir puis son apesanteur. Le champ de gravitation s’incarne d’avantage dans quelques personnages autour : Le Rat, ce pilier de bar qui se trouve être le meilleur ami du narrateur et qui lui aussi, mais dans un registre plus dramatique, s’avère incapable de rencontres; J., le patron chinois du troquet déclinant, aussi désabusé, peut-être, que Murakami lui-même quand il dirigeait un club de jazz criblé de dettes… On croise aussi, plus brièvement, Naoko, l’étudiante suicidaire magnifiée, plus tard, dans La Ballade de l’Impossible.

Ecoute le chant du vent est publié en 1979. Flipper, 1973 un an plus tard. « Romans de cuisine », comme le lâche Murakami dans une préface inédite où l’on apprend que c’est pendant une partie de baseball qu’il a été saisi par la vocation d’écrivain ? Avec de tels hors-d’œuvre, on n’est pas si pressé de passer aux plats de résistance. Evidemment qu’avec Kafka sur le Rivage, Chroniques de l’oiseau à ressort et 1Q84 l’ambition sera toute autre, à l’instar de la déflagration poétique et des constructions enténébrées qui vont rapidement rendre Murakami « nobélisable ».

Ces deux œuvres de jeunesse distillent en même temps une émotion particulière. Elles installent le lecteur dans un entre-deux de mélancolie, avec des fragments de monde qui commencent un peu à se dérober au gré d’un univers impressionniste, voire disparate, mais dont on a déjà l’impression de posséder les clés. De quoi éprouver une délicieuse sensation de flottement avant d’aborder les futurs grands récifs littéraires.

Écoute le chant du vent & Flipper, 1973, Haruki Murakami (Éditions Belfond). Coup de projecteur sur TSFJAZZ, le lundi 29 février (12h30), avec Didier Jacob, critique littéraire à l’Obs.




Les commentaires sont fermés.