Ave, César !

Hollywood, 1951. Protégée par le « cordon sanitaire » idéologique que le maccarthysme a déroulé autour d’elle, l’usine à rêve carbure à plein régime. Péplum, comédie musicale, western… Le spectacle obéit désormais à des cadences industrielles, le genre crée son sous-genre, les stars sont devenues interchangeables. Encore faut-il savoir faire tourner la machine. C’est le rôle dévolu à Eddie Mannix, une sorte de « fixeur » qui veille à dissiper le moindre grain de sable.

Acteur défaillant, tournage qui s’éternise, réputation menacée… Eddie a réponse à tout et ne lésine guère sur les méthodes à employer pour arriver à ses fins. Ceci étant, il a ses bizarreries, lui aussi. Cette fréquentation assidue du confessionnal, par exemple… Tout ça parce qu’il a fumé deux cigarettes en trop et qu’il est sur le point d’accepter un autre job plus lucratif et surtout moins stressant. Eddie, à vrai dire, est en pleine crise de foi, sauf qu’il ne s’agit pas, ici, de la foi religieuse classique.

Peut-être qu’Eddie n’y croit plus, tout simplement, à ce mirage hollywoodien… Peut-être ne voit-il plus, en lieu et place des artisans du rêve, que des pantins ridicules à l’instar de ce benêt de George Clooney grimé en Romain et qui se fait kidnapper puis endoctriner  par des scénaristes communistes blacklistés. Elle est franchement culte, cette virée chez des cocos tendance Marx Brothers dont Joel et Ethan Coen moquent gentiment les œillères (le communisme comme autre usine à croyances…) avec en bonus un drôle d’écho par rapport au personnage de journaliste anti-chasse aux sorcières incarné par le même Clooney dans Good Night, Good Luck

Et les frangins Coen, eux, à quoi croient-ils ? À tout et à rien, et c’est bien ce qui rend leur Ave, César ! redoutable de vivacité, de brio burlesque et de finesse d’esprit. Ce Hollywood des années 50, ils le célèbrent et ils le démythifient dans le même mouvement. Ne lâchant pas des semelles leur Eddie incarné tout en force par Josh Brolin, les deux réalisateurs se coltinent tous les types de plateaux que le « fixeur » traverse en l’espace d’une journée, pastichant avec maestria les images d’antan (le numéro de comédie musicale de Channing Tatum nous ferait presque oublier Gene Kelly…) au gré de séquences à hurler de rire.

L’accent texan de Scarlett Johansson en avatar aquatique d’Esther Williams, les religieux à deux doigts de s’étriper lorsqu’on les consulte au sujet d’un péplum sur le Christ, le jeune acteur de western (Alden Ehrenreich, la vraie révélation du film…) incapable de jouer une comédie romantique, ou encore la monteuse qui manque de s’étrangler lorsque son foulard est happé par le projecteur… Quel régal ! Quel feu d’artifice !

Aux antipodes d’un Cronenberg se plantant en beauté avec son Maps to the Stars miné d’aigreur et dans un esprit qui rappelle parfois celui des Monty Python, Ave, Cesar ! fonce à toute allure dans les paillettes d’Hollywood sans jamais les salir. Au bout de cette Nuit Américaine aussi bouffonne qu’opératique, c’est bien envers le cinéma plein d’ardeur des frères Coen que notre « foi » vibre avec une pêche d’enfer.

Ave, César ! de Joel et Ethan Coen (le film est sorti ce mercredi)




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