Bettencourt Boulevard

De l’affaire Bettencourt peut-on faire théâtre ? On hésite, on tergiverse et on s’y reprend à deux fois avant de répondre par l’affirmative à cette question qui est au cœur de Bettencourt Boulevard, jusqu’à d’ailleurs être énoncée par l’un des personnages de la pièce. C’est comme la mise en scène de Christian Schiaretti. On peine, là encore, à l’apprécier réellement entre son aspect assez formaliste, un brin scolaire et, à contrario, une clarté et une élégance stimulantes lorsqu’il s’agit de donner chair au feuilleton le plus médiatisé des années Sarkozy.

Le texte est signé Michel Vinaver, dramaturge bientôt nonagénaire passé maître dans l’exploration par fragments -ou par molécules, selon ses propres termes- de notre civilisation au regard des chocs qu’elle traverse (11 septembre 2001) ou des épopées économiques qui la caractérisent (Par-dessus-bord). De l’affaire Bettencourt il fait une mythologie de l’histoire nationale et une chronique du passé qui ne passe pas, à l’instar de deux des arrière-grands-pères des petits-fils de la milliardaire,  l’un finançant l’extrême-droite dans les années trente, l’autre terminant à Auschwitz.

Déjà, dans Par-dessus-bord, la question juive se mêlait à la fresque sociale et économique. Michel Vinaver décline cette généalogie dans une sorte d’allégresse polyphonique, jusqu’à donner une humanité savoureuse aux névroses d’une vieille milliardaire qui voudrait tant rajeunir dans le regard de son profiteur de photographe. Il y a dans Bettencourt Boulevard des traits d’esprit savoureux, des saillies toniques, une pertinence remarquable, également, dans la relecture politique de ce que l’on croyait connaître par cœur. Plus de cohésion dans l’interprétation n’aurait cependant pas été inutile.

Dans la peau de Liliane Bettencourt, Francine Bergé produit un jeu quelque peu désuet alors que Didier Flamand campe au contraire un François-Marie Banier surprenant et moins séducteur que philosophe, sauf à considérer comme arme de séduction son cynisme blasé et caustique. Jérôme Deschamps cabotine à mauvais escient dans le rôle du gestionnaire de fortune de l’héritière de L’Oréal. Son personnage de boulevard est un peu redondant avec le titre de la pièce. Christine Gagnieux, en revanche, donne une belle énergie au personnage de Françoise Bettencourt-Meyers, la fille de la milliardaire.

Toutes aussi réussies, les apparitions de Nicolas Sarkozy. Dans Médiapart, Gaston Richard, qui interprète l’ancien président, explique qu’il a, sous la direction de Christian Schiaretti,  privilégié l’esquisse à l’imitation. Quand il croise Liliane Bettencourt promenant son chien dans le parc de Bagatelle et qu’il lui lance « Liliane, vous allez peut-être croire que j’ai combiné cette rencontre mais pas du tout que j’ai des espions chez vous mais pas du tout j’ai la réputation d’un machinateur mais pas du tout. », la pièce trouve vraiment sa vitesse de croisière.

Bettencourt Boulevard ou une histoire de France, Michel Vinaver, mis en scène par Christian Schiaretti, Théâtre de la Colline, à Paris, jusqu’au 14 février.




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