Jacques Rivette de l’autre côté du miroir…

L’écran, chez lui, est un jeu de piste, un déroulé de complots et de romances assassines, un théâtre permanent, un tremblé de pellicule, un miroir de l’âme. Jacques Rivette vient de passer de l’autre côté de ce miroir. Il y a toujours beaucoup d’écume quand les héros de la Nouvelle Vague disparaissent. Il nous reste encore Jean-Luc Godard, et puis tous ces joyaux à revoir que Rivette avait ciselés avec tant de bonheur: La Religieuse, L’Amour Fou, La Bande des Quatre et surtout Out 1 dont la résurrection, en novembre, alors que son réalisateur n’était déjà plus en état de s’exprimer, valait requiem pour l’une des œuvres les plus denses de toute l’histoire du cinéma français. Voici ce qui avait été bloggé à l’époque:

La durée comme transcendance et passeport pour une œuvre-monde. Ainsi opère la magie Out 1, de Jacques Rivette, avec ses 12H40 de pellicule. Grâce à l’abnégation de Carlotta Films, le voici donc enfin ressuscité, ce film-fantôme d’il y a plus de 40 ans avec son casting d’anthologie, son parfum post-68, son intrigue-jeu de l’oie et son écriture si out, justement, entre cinéma expérimental, improvisation et feuilleton populaire.

Paris, 1970. Jean-Pierre Léaud en faux sourd-muet et Juliet Berto en jeune voleuse recherchent, chacun de leur côté, les membres désormais bien installés d’une ancienne société secrète. Parmi ces conspirateurs, Bulle Ogierqui tient une boutique baptisée L’angle du hasardMichael Lonsdale dans la peau d’un théâtreux avant-gardiste ou encore Bernardette Lafontet Françoise Fabian.

Filatures, traques, disparitions, vols de lettres… De ce complot dont Rivette affirme avoir trouvé l’idée dans L’Histoire des treize, de Balzac, on ne saura finalement pas grand chose sinon qu’il semble renvoyer aux désillusions sentimentales et politiques de ses protagonistes dont on soupçonne qu’ils ont écumé quelques barricades, à Paris, deux ans auparavant.

Entrecoupé de répétitions façon Living Theatre plutôt ardues au départ, le film trouve sa respiration à la fois dans un cadre narratif qui captive le spectateur et dans la liberté, subtilement orientée par Rivette, laissée aux acteurs. Eric Rohmer, qui fait une apparition savoureuse dans Out 1 (il joue un balzacien…) dira, à-ce-propos, qu’il ne « s’agit pas seulement pour le comédien d’affirmer sa présence, ni même d’imposer son personnage, mais purement et simplement de lui frayer un chemin à l’intérieur de la narration et, à l’issue d’un jeu de coudes serré, le hisser au rang de protagoniste ou le faire redescendre à celui de comparse ».

Out 1, c’est la Nouvelle Vague qui rencontre le Free Jazz, c’est un film qui s’invente en direct grâce à pur mélange de fantaisie et de vérité qu’un réalisateur parvient à extraire de sa troupe.  Juliet Berto, encore toute auréolée par la caméra de Godard dans La Chinoise, est mythique à chaque plan. Déjà inoubliable dans L’Amour Fou, Bulle Ogier rayonne progressivement alors que son personnage semble mineur au départ. Une scène entre Jean-Pierre Léaud et Bernadette Lafont préfigure La Maman et la Putain. La crise de sanglots de Michael Lonsdale sur une plage sonne comme un crépuscule. Un cinéma qui s’invente en direct, oui, mais un cinéma qu’on ne refera plus.

Jacques Rivette ( 1er mars 1928, 29 janvier 2016)




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