Qui a peur de Virginia Woolf ?

Louons la finesse, la délicatesse et les qualités de précision d‘Alain Françon dans sa mise en scène et sa direction d’acteurs. Osons juste cette question un peu honteuse au regard de l’emballement critique généralisé: le profil respectable, glacial et tutélaire de l’ancien patron du théâtre de la Colline est-il vraiment adapté au paroxystique Qui a peur de Virginia Woolf ? d’Edward Albee ?

La mémoire est cruelle. Le quatuor de solistes qui déplie si intelligemment son savoir-faire sur la scène du théâtre de l’Œuvre fait étrangement écho au boxon flamand qui bousculait la scène de la Bastille, il y a un peu plus de sept ans, sous l’impulsion des collectifs De Koe et tg Stan. Leur Qui a peur de Virginia Woolf ? canardait à tout va sur un plateau déglingué envahi de bouteilles de bière et de magazines froissés. Le fameux film avec Liz Taylor et Richard Burton défilait sur un écran télé noir et blanc au fond du plateau, ringardisé d’entrée de jeu. Les punchlines volaient en escadrille, avec la complicité du public et sur fond de jazz latino. C’était moderne, déchirant, coloré, tonique et sardonique.

Et voilà que le cérébral remplace le viscéral. Hostile à tout « épanchement sentimentalo-hystérico-affectif » au théâtre, selon ses propres termes exposés dans les colonnes de La terrasse, Alain Françon privilégie la « lutte textuelle » entre ses personnages. Le couple central de la pièce ne serait pas dans le règlement de comptes alcoolisé mais dans le « protocole de survie et  d’entraide », s’inventant un enfant fictif dont il faut éviter de parler en public. Tout se détraque lorsque se présente un second couple plus jeune et déjà rongé de faux-semblants.

On peut saluer ce point de vue tout en regrettant les conventions scéniques qu’il autorise. Canapé à gauche, escalier montant à droite, moquette rouge et éclairages tamisés… Ce décor bourgeois est ciselé comme un écrin doré, mais cet écrin emprisonne et étouffe la dynamique interne de la pièce, tout comme le jeu trop prévisible, hélas, de Wladimir Yordanoff dans la peau du mari faible qui sort progressivement les crocs.

Rien à redire, en revanche, sur ses trois partenaires. Dotés de rôles un peu ingrats, les deux jeunes s’en sortent plus qu’avec les honneurs. Julia Faure, surtout, dont les penchants psychotiques sous couvert d’une normalité apparente captent à merveille notre attention. Même pouvoir d’incarnation chez son requin de compagnon (Jean-François Garel). La divine Dominique Valadié, enfin, trouve ici un nouveau rôle d’anthologie. Tour à tour carnassière, séductrice, anéantie, elle a ce don de ne jamais enfermer son personnage en lui offrant tous les pointillés, toutes les libertés, toutes les humanités possibles. Ce parfait contrepoint aux grilles d’analyse de son metteur en scène suffit à nous faire passer une belle soirée.

Qui a peur de Virginia Woolf ?, d’Edward Albee, mis en scène par Alain Françon au Théâtre de l’Œuvre, à Paris.






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