Richard III

Un piédestal plutôt qu’un pied-bot. Un concert de rock-star plutôt qu’un sacre mortifère. Sur la scène de l’Odéon, Thomas Jolly fait de Richard III un bad boy qui achète au prix fort (tromperies, complots, meurtres…) son quart d’heure de célébrité. Rien de mieux, dés lors, pour oublier les difformités léguées par dame Nature que de s’emparer d’un micro et d’aboyer dans les vapeurs technoïdes: « I’m a dog, I’m a toad, I’m a hedgedog »…

Ça en jette, évidemment, cette relecture des spasmes pré-élisabéthains à l’aune de la société du spectacle. Surtout quand le jeune metteur en scène, faisant écho à l’éternelle ambiguïté shakespearienne vis-à-vis du peuple, met le public dans un embarras calculé en l’invitant (lumières dans la salle…) à participer au triomphe du tyran. On peut ne pas partager cette vision du texte mais en aucun cas dénier à Thomas Jolly et à sa troupe de la Piccolo Familia une absence de point de vue.

Relecture de Shakespeare tel qu’il résonne encore dans les tourments de notre 21e siècle, mais aussi renouvellement d’une esthétique dont il aurait été si facile de reproduire les éclats après l’épiphanie spatio-temporelle d’Henry VI (18h de spectacle !) dont ce Richard III est la suite. Alors que le marathon de l’an passé se déployait dans une allégresse multicolore alternant le carnavalesque et le crépusculaire, Richard III s’inscrit dans une tonalité gothique quasi-monochrome, noir de chez noir, livide et concentrationnaire. Les tréteaux ont disparu. Seuls des lasers plus ou moins stroboscopiques charpentent l’espace sans rien affadir d’une dramaturgie dont Thomas Jolly maitrise jusqu’à l’épure les dynamiques internes.

Quelle rigueur dans ce dépoussiérage ! Et, une fois de plus, quelle inventivité ! L’ultime visite des spectres avant que Richard ne préfère son cheval à son royaume est époustouflante de puissance et de beauté. On est pareillement bouche bée lorsque, pour illustrer le requiem des trois veuves pleurant leurs morts respectifs (« Tu avais un Édouard avant qu’un Richard l’ait tué.  Tu avais un Richard avant qu’un Richard l’ait tué… »), le metteur en scène débroussaille ce passage ardu en encadrant les trois comédiennes d’immenses toiles de peinture qui représentent les familles amputées.

L’interprétation  est à la hauteur du pari. L’effusion du théâtre du troupe est telle, ici, qu’il serait bien superflu de tiquer sur tel ou tel interprète ou d’en distinguer d’autres. On ne résistera pas, cependant, à citer Charline Porrone qui, dans la peau de la véhémente Marguerite de Valois, subjugue toujours autant.

Thomas Jolly,quant à lui, a bien raison de se regarder souvent dans le miroir pendant la pièce. Le diablotin boiteux auquel il prête son panache espiègle et sa fureur « adulescente » est effectivement de taille à rivaliser avec d’autres Richard III, quoiqu’en disent certains qui n’ont pas encore compris à quel point ce théâtre-là, à la fois exigeant, contemporain et accessible, est en train de renvoyer toute une grammaire de la représentation au grenier des Bescherelle usagés.

Richard III, de Shakespeare, mis en scène par Thomas Jolly et la Piccolo Familia (Au théâtre de l’Odéon jusqu’au 13 février). Coup de projecteur, sur TSFJAZZ, avec Thomas Jolly, mardi 26 janvier, à 12h30.




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