Manhattan People

Elles étaient les meilleurs paratonnerres. Maintenant que les tours jumelles ont disparu, il n’est plus très judicieux, pour tout nouvel arrivant à New-York, de se prélasser un soir d’orage en haut d’une terrasse, à Chelsea ou ailleurs. Et pourtant, écrit Christopher Bollen dans le détonnant prologue de son premier roman, « la foudre ne frappe jamais deux fois au même endroit, jusqu’à ce qu’elle le fasse ».

En attendant, le cœur de Joseph bat la chamade. À cause de son union avec Del, « charmeuse de serpents grecque » en quête de la fameuse green card qui lui permettra de rester sur le sol américain? Joseph redoute le mariage arrangé, les sentiments incertains. Mais ses problèmes de cœur vont au-delà. Là-bas, au fin fond de l’Iowa que cet acteur de films publicitaires a fui comme on fuit une malédiction, il a laissé une mère timbrée et surtout des ascendants masculins qui ont tous en commun de n’avoir jamais dépassé les 34 ans.

Coeur fragile, donc… De quoi avoir des sueurs pour pas grand chose tout en fréquentant des réunions conspirationnistes. Et en plus, Joseph a la malchance d’avoir un « ami » qui ne lui veut pas du bien. Un maudit, lui aussi… William, le carriériste ombrageux, le type qui parvient avec on ne sait trop quelle abnégation à déchoir moralement de page en page. Sacré William! On lui doit en tous les cas l’un des climax du roman, cette soirée délirante façon Diamants sur Canapé avec plein d’ampoules allumées, des substances évidemment illicites, des discussions débiles et, pour finir, un blackout dont New-York a le secret.

Ainsi nous électrise la magnifique trame construite par Christopher Bollen, rédacteur en chef de la revue Interview fondée par Andy Warhol. Ses New-yorkais, de cœur ou d’adoption, sont jeunes, poignants, intenses, puissants. Leur envergure n’a rien à voir avec les  Yuppies dont Bret Easton Ellis s’est fait un malin plaisir d’illustrer la face obscure à l’ombre de Wall Street. Christopher Bollen préfère, quant à lui, sillonner les ruelles de Tribeca, les derniers vestiges d’authenticité du West Village ou encore les grandes artères le long de la Hudson River où de minuscules studios peuvent encore abriter les plus belles histoires d’amour.

Sauf qu’à New-York, les histoires d’amour finissent mal en général. Voilà ce que c’est que de ne pas grandir et de se complaire dans son propre désenchantement. « Vous, les Américains! s’insurge Del, vous n’en faites qu’à votre tête pour  affirmer ensuite que vous n’êtes responsable d’aucun de vos actes. Le destin n’existe pas. On se construit le sien, ou on meurt. » Christopher Bollen nous ancre dans la ville-monde avec un sens extraordinaire de la dramaturgie géographique et amoureuse. Il écrit tout en sourdine, sans le moindre trémolo, et les larmes qu’il arrache à ses lecteurs jonchent les rêves brisés et l’Eldorado fracassé.

Manhattan People, Christopher Bollen (Calmann-Lévy). Coup de projecteur avec l’auteur le 12 février, sur TSFJAZZ (12h30)




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