Histoire de la violence

Tout nettoyer, même le miroir à travers lequel l’autre s’est regardé. Chasser son odeur, jusqu’à se verser du sérum physiologique dans les narines. Dans Histoire de la violence, Édouard Louis se souvient de Reda, un Kabyle peu farouche rencontré un soir de Noël, à Paris, alors que la place de la République en travaux est encore recouverte de cette « boue grise, austère et grumeleuse caractéristique des chantiers des villes ». Après l’amour et quelques confidences, la rencontre dégénère. Vol de téléphone portable, tentative de strangulation, viol.

On l’aura compris, deux ans après En finir avec Eddy Bellegueule, Édouard Louis ne s’est pas converti en joyeux luron. C’est pourtant le jour et la nuit, ce 2e roman, par rapport au premier. Car il ne s’agit plus, ici, de déterrer Bourdieu pour vomir les prolos picards au gré d’un exotisme du glauque à l’attention de bobos bien-pensants. Au vu d’un autre épisode éprouvant, le jeune romancier a choisi une approche plus protéiforme, plus souterraine également, voire même phénoménologique à certains moments.

Le propos, pour autant, n’a rien d’abscons, ne serait-ce qu’au regard d’une densité stylistique désormais incontestable. Écriture clinique, âpre, torsadée, avec des accents à la Faulkner que Édouard Louis finit d’ailleurs par citer. Cette acuité imprègne notamment les scènes face aux flics que l’auteur, qui s’est décidé à porter plainte, ne porte pas vraiment dans son cœur: « Je répondais aux questions avec un ton et les allures du bon élève, après chaque réponse que je leur donnais je prenais le petit air satisfait de l’élève qui a fait un sans-faute, le dos cambré et les sourcils relevés, avec le sentiment d’être utile, de servir à quelque chose; et puis la rage revenait. Je me ressaisissais, je me rappelais que je ne voulais pas faire ce que je faisais et la colère revenait mais la colère est un serment trop difficile à tenir. »

Dos cambré, sourcils relevés… En face, les policiers sont bienveillants et narquois : « Ah type maghrébin vous voulez dire… », « C’est votre truc à vous tout ce qui est arabe ? ». Le diptyque racisme/homophobie, les logiques de domination sociale, sexuelle et raciale se déclinent, ici, de façon plus insidieuse, plus enchevêtrée. Et puis il y a Clara, la grande sœur, restée au village. C’est le cœur et le chœur du récit puisque c’est elle, en fait, qui raconte à son mari ce qui est arrivé au narrateur caché derrière une porte.

Ce dernier corrige discrètement ses propos, entre parenthèses, mais il ne la maudit pas, sa frangine. Il la rend même attachante, truculente, il embellit son phrasé provincial, tout chaud d’affection et de remords. Elle fait pourtant bien partie, Clara, de cette odieuse famille Bellegueule dont il était question il y a deux ans… Ce pouvoir d’empathie, c’est peut-être le plus beau miracle qu’Édouard Louis a réussi dans son admirable second roman.

Histoire de la violence, Edouard Louis (Le Seuil). Coup de projecteur sur TSFJAZZ avec l’auteur, mardi 19 janvier (12h30)




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