Les 8 Salopards

Un grand froid qui fait chaud au cœur nous envahit à la vision du nouveau Tarantino. Ce western frigorifique qui se joue pour l’essentiel à huis-clos, cette Naissance d’une Nation qui grelotte d’entrée de jeu dans la guerre des sexes et des races, ce glacis sépulcral amplifié par la partition enténébrée d’un Ennio Morricone paraissant déjà tutoyer l’éternité… La maestria, toujours au rendez-vous, voisine ici avec une maturité à laquelle le réalisateur de Kill Bill ne nous avait guère habitués.

Changement de climat, donc, avec un effet diptyque par rapport à Django Unchained qui saute aux yeux. Les deux récits encadrent cet événement fondateur qu’est la Guerre de Sécession, sauf que la fournaise dont s’imprégnait Django... a laissé place à une tempête de neige qui secoue autant les rêves que les diligences. Et si Jamie Foxx, dans le précédent film de Quentin Tarantino, irradiait encore d’idéalisme anti-esclavagiste, l’ange exterminateur que campe Samuel L. Jackson dans Les 8 Salopards est autrement plus désabusé. La douteuse authenticité d’une lettre de Lincoln qu’il trimballe avec lui suffit, d’ailleurs, à résumer le coup de gel et le coup de vieux qu’a pris une certaine Amérique.

Les autres personnages du  récit ne valent pas mieux en chaleur humaine. À commencer par cette sorcière de Daisy Domergue (étonnante Jennifer Jason Leigh !) que son geôlier-chasseur de primes (Kurt Russell) escorte vers la ville de Red Rock pour y être pendue. Faciès dégoulinant, regard de vipère… C’est l’anti-Nathalie Wood de John Ford, cette prisonnière du blizzard autour de qui s’agglomèrent des profils guère plus recommandables que Tarantino enferme bien vite, vu les rigueurs du climat, dans une étrange baraque en bois (une mercerie, paraît-il…) isolée au milieu des montagnes.

C’est là où le film prend sa véritable dimension, la mercerie se muant en théâtre d’ombres dont le recours surprenant au 70 mm (généralement utilisé pour des paysages extérieurs…) accentue les recoins les plus inquiétants. Trahisons, secrets, règlements de comptes… Un Noir, une femme, mais aussi un général confédéré, un shérif sudiste ou encore un Mexicain dessinent dans le verbe et le sang le devenir d’un pays. Il y a même dans cette smala un dandy façon Agatha Christie remaquillé en expert en droit, l’inénarrable Tim Roth, vrai faux bourreau délivrant des sentences du style « L’essence de la justice réside dans l’absence de passion »…

Mais il n’y a aucune justice dans Les 8 Salopards. Juste un nettoyage à sec des grands idéaux américains que la mise en scène instille à l’étouffée avant l’explosion finale dont Tarantino exhibe le côté grand guignol avec, là encore, une distance inédite qui en désamorce presque les aspects les plus gore. De quoi frustrer les « tarantinophiles » les plus assoiffés d’hémoglobine. Les autres, au contraire, se régaleront de ce jeu d’échecs fignolé tout en sourdine, presque épuré nonobstant une formidable ouverture où un Christ de bois enseveli dans la neige annonce l’impossible rédemption… Un film où, pour une fois chez Tarantino, la puissance et le souffle ne passent pas forcément par l’épanchement stylistique.

Les 8 Salopards, Quentin Tarantino, sortie en salles le 6 janvier. Coup de projecteur sur TSFJAZZ (12h30), le même jour, avec Hervé Aubron, co-auteur de « Quentin Tarantino, un cinéma déchaîné » (Editions Capricci), réédité et enrichi pour l’occasion.




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