Sinatra Confidential

Flambeurs ou alors bouffons pour mafieux et politicards? Aristocrates du cool ou bien princes du kitsch et de la ringardise ? Mythiques ou au contraire sordides à force de brutalité et d’opportunisme? Il va loin, le travail de désacralisation entrepris par Shawn Levy au sujet du fameux Rat Pack que Frank Sinatra rassemblait sous son aura de 1957 à 1963… Jusqu’à nous rendre quelque peu amères les quelques gorgées de Jack Daniel’s -l’alcool préféré du crooner- qu’on se préparait à savourer en célébrant le centenaire de The Voice.

Sinatra en eaux troubles, donc… Quand en 1957 il perd son mentor, Humphrey Bogart, deux choix s’offrent au chanteur-acteur : épouser sa veuve, Lauren Bacall, apparemment demandeuse, ou alors créer son propre Rat Pack à l’image du premier cercle d’amis que « Bogie » avait réunis autour de lui. Avec le renfort de Dean Martin et Sammy Davis Jr,  le crooner opte pour la deuxième solution. On croyait connaître la suite par cœur, erreur… Tandis que JFK et la Mafia entrent dans la danse et que Marilyn, sous les néons des casinos, fiche une frousse d’enfer à tout ce beau monde, les reniements et les compromissions s’accumulent.

Samy Davis Jr, qui a dix ans de moins que Sinatra, en est l’incontestable martyr. The Voice l’a beaucoup aidé, certes, mais pour avoir osé publiquement contesté l’emprise de son aîné, il se retrouve grimé en éboueur dans Ocean’s Eleven. Son mariage avec une starlette suédoise, susceptible de gêner la campagne de Kennedy au vu du climat racial de l’époque, doit être repoussé après l’élection. Sammy Davis Jr sera même, in extremis, déclaré persona non grata lors de la soirée de gala qui précède l’investiture de JFK.

Souvent en proie à des accès de violence, roublard et arrogant, Sinatra lui-même apparaît sous un drôle de jour. « Je me sens sale. Je vais prendre une douche », lâche-t-il après avoir été embrassé par une de ses fans. Il a en même temps la hantise de dormir seul la nuit, d’où sa soif de conquêtes féminines. Peut-être faut-il aussi relire cette odyssée au miroir du temps qui passe. À 45 ans, bientôt 50, Sinatra commence déjà à se sentir vieillir, mais surtout, il ne doit plus rien à personne, contrairement à la période où sa carrière battait de l’aile.

La plume de Shawn Levy, qui a aussi signé des biographies non traduites de Paul Newman et Robert De Niro, est nerveuse, ironique (« La terrible nouvelle est arrivée de Dallas un peu avant onze heures: le cerveau de Jack Kennedy avait éclaboussé le tailleur rose de sa femme »…), au diapason de l’insouciance et du cynisme qui ont marqué l’époque qu’il décrit… Époque dont Sinatra, avec ce mélange sans pareil de maturité raffinée et d’immaturité complaisante, fut aussi un pôle de résistance. Comme l’ultime baroud d’honneur d’une Amérique hédoniste face aux puritains, aux flics, aux prêtres. Comme le dernier pied-de-nez  du divertissement pour adultes avant le déferlement de la Teen culture. En ce sens, oui, la désacralisation peut aussi avoir valeur de célébration.

Sinatra Confidential. Showbiz, Casinos & Mafia, Shawn Levy (Editions Rivages Rouges). Coup de projecteur avec le traducteur de l’ouvage, Nicolas Guichard, et le directeur de la collection, Philippe Blanchet, mardi 8 décembre, sur TSFJAZZ (12h30)




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