Ce monde disparu

Ces gens-là savent la mort violente qui les attend. Alors ils font semblant. Costards lustrés, sourires narquois, étreintes viriles sur l’autel du fameux code d’honneur… Quelle belle photo de famille ! Jusqu’au moment où vos intestins se vident lorsqu’on vous passe un sac de toile sur la tête.

Crépuscule, cruauté, mélancolie… Mettant un point final à la saga familiale des Coughlin (on se souvient du vibrant Un pays à l’aube et un peu moins du falot Ils vivent la nuit…), l’auteur de Mystic River retrouve une indéniable force d’écriture en brossant les états d’âme d’une tripotée de gangsters qui vont s’entretuer du côté de Tampa, en Floride, alors que les Etats-Unis sont en guerre.

Car tout amochés soient-ils par leurs félonies passées, ces mafieux ont effectivement une âme. À commencer par Joe Coughlin lui-même, officiellement rangé des voitures mais toujours en cheville avec la pègre locale. Qu’en est-il de ce contrat sur sa tête dont une tueuse à gages incarcérée lui apprend l’existence et qui est censé être exécuté le mercredi des Cendres ? Et qui est cet enfant aux traits indistincts dont l’apparition le hante à plusieurs reprises ?

Ce n’est pas tant l’action (pourtant bien gratinée…) qui compte dans Ce monde disparu que l’impasse existentielle à laquelle sont réduits ses protagonistes. Il y a du Melville dans leur désenchantement, une conscience aussi froide, aussi aiguisée qu’une lame. Joe n’a pas fini de cauchemarder sur l’armée de sauvages qui entoure  King Lucius, un supplétif du clan qui règne comme un pacha sanguinaire dans son bateau amarré sur la Peace River. Il n’oubliera pas d’avantage la suprême élégance, dans tous les sens du terme, de Montooth Dix, le chef de gang black promis à une vendetta à fort coefficient racial. « Il n’avait aucun mal à s’identifier à quelqu’un qui vivait en permanence dans l’ombre de son propre nœud coulant »

L’époque, il est vrai, n’a plus rien de bénie. Aux antipodes d’un James Ellroy mettant Los Angeles en transes dans Perfidia au moment de Pearl Harbor, Dennis Lehane, qui situe son récit deux ans plus tard, donne des couleurs bien plus livides à cette période de l’histoire américaine. La Pieuvre déprime, ses revenus sont en baisse, surtout depuis que l’élan du drapeau a précipité la moitié des recrues siciliennes de l’autre côté de l’Atlantique. Dans un champ de canne à sucre où un homme finit par exécuter son meilleur ami, ce monde en lambeaux en annonce d’autres où on ne prendra même plus le temps de réfléchir à ce qui disparait.

Ce monde disparu, Dennis Lehane (Rivages). Coup de projecteur sur TSFJAZZ avec le regard d’Olivier Mony, de Livres-Hebdo, ce jeudi 26 novembre (12h30)




Les commentaires sont fermés.