Le Fils de Saul

Des cris, des coups, des cendres… Scènes d’un autre siècle sur lesquelles le nôtre ne paraissait plus trop capable de réinventer un regard. Et voilà qu’un réalisateur hongrois de 39 ans, Làslzó Nemes, plonge à nouveau dans le « trou noir » de la Shoah, tente d’en faire une matière filmique, en évite tous les écueils et signe, pour finir, une oeuvre peut-être aussi définitive que celle de Claude Lanzmann il y a 30 ans.

Saul et son fils, donc… Ou celui qu’il croit être son fils. Le corps de l’enfant bouge encore après être passé par la chambre à gaz. Un SS l’achève, mais une flamme s’est allumée dans le regard de Saul (hallucinant Géra Röhrig), qui fait partie de ces prisonniers juifs obligés d’assister les nazis entre deux « sélections ». Le voilà dés lors lancé à la recherche d’un rabbin, n’importe où dans le camp, pour enterrer l’enfant selon les rites.

Dans un univers où plus rien n’a de sens, et surtout pas le respect d’un corps mort, cette quête parait dérisoire. Dangereuse, même, puisqu’elle compromet une tentative d’évasion qui a lieu au même moment. Làslzó Nemes lui confère pourtant un caractère extra-religieux. Comme si le souffle ultime d’un enfant réveillait une mémoire, une humanité… Comme si une voix intérieure exigeait de Saul qu’il résiste une dernière fois à son état de zombie.

La mise en scène est aussi obstinée que son personnage principal. Elle colle à Saul, à son visage émacié, à son regard buté. Autour de lui, tout est flou, fragmenté… Des teintes tour à tour braisées et désaturées donnent une coloration industrielle à l’enfer, comme l’était le processus d’extermination. Les langues s’entrechoquent, entrecoupées parfois d’une sorte d’oratorio épouvanté. Ce sont les cris de ceux qui vont mourir.

Et nous, spectateur, immergé, embedded dans ce « trou noir », cramponné à Saul jusqu’à, comme lui, ne pas toujours saisir ce qui se trame autour, les trafics des uns, les actes de résistance des autres (certains prisonniers prennent clandestinement des photos contre les futurs révisionnistes…), d’où le caractère à la fois rugueux et organique de la mise en scène.

« Tout y est en mouvements, en urgences, en passages de l’indistinct au distinct et retour », écrit le philosophe Georges Didi-Huberman dans un fascicule sur le film qui vient d’être publié aux Éditions de Minuit. Ces mouvements, ajoute-t-il, « semblent conçus pour suivre la peur dans sa course, excluant toute esthétique du tableau et du plan fixe ». Grand Prix du Jury pour Le Fils de Saul à Cannes. Un Grand Prix d’une intransigeance rare.

Le Fils de Saul, Làslzó Nemes (Sortie en salles le 4 novembre). Coup de projecteur avec le réalisateur, le même jour, sur TSFJAZZ (12h30)






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