Svetlana Alexievitch prix Nobel de littérature…

Le prix Nobel de littérature 2015 a été décerné à l’écrivaine biélorusse Svetlana Alexievitch. Elle a notamment écrit Les Cercueils de zinc, sur les soldats en Afghanistan, La Supplication, sur Tchernobyl et, plus récemment, La Fin de l’Homme Rouge, un des très grands chocs littéraires de ces dernières années. Voici ce qui avait été bloggé à l’époque:

La petite vieille qui clôt La Fin de l’homme rouge ressemble au serviteur de La Cerisaie oublié et enfermé dans le domaine à la fin de la pièce. L’Histoire, avec sa majuscule sanglante, l’a ignorée. Elle n’a rien vu. Pour elle, Staline, Gorbatchev ou Poutine, c’est du pareil au même. Sa seule profession de foi ? Planter des patates. Et puis aussi se laisser éblouir par l’éclat d’un lilas, la nuit… « Je vais vous en cueillir un bouquet, tiens »...

Il fait un bien fou, ce bouquet final dont l’arôme fait étrangement contrepoint aux fleurs maladives de l’insondable malheur russe. Malheur que Svetlana Alexievitch transforme en une symphonie de voix et de spectres. Depuis Les Cercueils de Zinc, requiem d’une génération envoyée au casse-pipe en Afghanistan, la journaliste et écrivaine biélorusse procède ainsi. Les épanchements au magnéto, sa plume les agence comme une mélopée, sans rien trahir ni réécrire… Elle-même n’intervient que très ponctuellement, partageant avec ses interviewé(e)s une chanson, des larmes, un tourment… « Parfois, écrit-elle, je crois que la douleur est un pont entre les gens, un lien secret, et d’autres fois, je me dis avec désespoir que c’est un gouffre ».

Cet art de la creative nonfiction qu’Haruki Murakami a également exploré avec Underground s’attache ici à l’Homo sovieticus, ce type d’homme (et de femme) créé de toutes pièces sous l’ex-URSS, piétiné par des décennies de répression, de mystifications, et cependant orphelin d’un idéal lorsque l’Union Soviétique est amenée à disparaître. Ce ne sont pas seulement les staliniens les plus coriaces, mais aussi certaines de leurs victimes qui vont dés lors se sentir démunis et humiliés par le passage in vitro au capitalisme dans sa version Far West. Les croisés de la Perestroïka en conviennent eux-mêmes: les saucissons, ça ne pousse pas forcément sur la liberté…

Certains, pourtant, se sont adaptés. Le culte du don, du sacrifice, de la mort violente ? Non, merci… « On fabriquait les meilleurs tanks du monde, mais on n’avait même pas de papier-toilette ! », lâche le fils d’une ancienne détenue politique… Une jeune chasseresse de la Nouvelle Russie résume encore mieux la fin d’un monde : « Les gens qui lisaient et qui rêvaient de voler comme la mouette de Tchekhov ont été remplacés par des gens qui ne lisent pas mais qui sont capables de voler »…

Svetlana Alexievitch donne en même temps plus d’espace à l’amertume et aux douleurs du présent. Une femme qui n’a plus un sou pour l’enterrer frotte le corps de sa mère avec du manganèse. Un vieil apparatchik désarmant de cynisme (« La pitié, c’était un mot de Pope ! ») et de sincérité (« Dans ma famille, on avait une paire de bottes pour cinq enfants, et vous vous demandez d’où sont sortis les communistes ? ») est secoué par d’incessantes quintes de toux. Juste avant de se donner la mort, un maréchal-putschiste écrit une lettre où il règle la somme qu’il doit à la cantine du Kremlin. Pourchassés par les démons du racisme et du nationalisme, des Tadjiks reconstituent une commune souterraine dans les sous-sols de Moscou…

La Fin de l’homme rouge va pourtant bien au-delà du politique. A l’instar de cette illuminée larguant mari et gamins pour aller épouser un assassin tuberculeux incarcéré sur une île lointaine, on se dit qu’on a encore beaucoup à apprendre de cette fabuleuse âme russe qui, après Pouchkine et Maïakovski, vient d’inspirer à Svetlana Alexievitch le plus poignant des chants littéraires.

La Fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement, de Svetlana Alexievitch (Actes Sud).




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