Le roman du jazz 2015

Le souvenir de notre Cabu et des innocents massacrés du Bataclan marquera indiscutablement l’année jazz qui s’est écoulée même si ces deux traumas ont bien évidemment dépassé une planète jazz qui a aussi pleuré, cette année, Ornette Coleman, Eddy Louiss et Allen Toussaint… Ce « roman du jazz 2015″, qui a été l’un des éléments de préparation, hier, de la soirée TSFJAZZ  You & The Night & The Music à l’Olympia, leur est dédié…


JANVIER 2015

-Après huit ans de travaux -et de polémiques- la Philharmonie de Paris ouvre ses portes à la Villette avec pour ambition de devenir le nouveau cœur musical de la capitale.

-L’esprit du 11 janvier passe bien évidemment du côté de TSFJAZZ dont notre Cabu était un chroniqueur régulier… Tristes comme des pierres, nous avons aussi en tête ces mots d’Aragon : « Certains jours, j’ai rêvé d’une gomme à effacer l’immondice humaine »… Un mois de janvier également endeuillé par la disparition du trompettiste, arrangeur et chef d’orchestre Ivan Jullien.

-Toute une génération aux avant-postes pour cette rentrée discographique de janvier… Vincent Peirani, Tigran Hamasyan, le duo Gregory Privat/Sonny Troupé ainsi que notre premier rédacteur en chef de l’année, Samy Thiébault, pour un album qui conjugue à la fois ses racines coltraniennes et sa passion pour les Doors de Jim Morrison.

-Janvier 2015, c’est également Richard Galliano et Sylvain Luc qui voient La vie en rose avec leur bel hommage à Edith Piaf et Gus Viseur,  L’Académie du jazz qui , tout comme les Victoires du Jazz quelques mois plus tard, distingue Airelle Besson et Stéphane Kerecki tandis que le festival Sons d’Hiver consacre un géant de la note bleue, l’inclassable et énigmatique Anthony Braxton

FEVRIER 2015

-Diana Krall toujours impériale… Malgré un report de sortie et de tournée pour cause de surmenage, son nouvel opus, Wallflower, séduit une nouvelle fois le public avec près de 600 000 exemplaires vendus à travers le monde

-Son succès à lui aussi ne se dément pas… Le contrebassiste Avishai Cohen signe son retour au trio acoustique avec From Darkness…  Avishai Cohen également de retour en club, pour la première fois depuis bien longtemps,  avec un concert inoubliable au Duc des Lombards pour ses 45 ans.

-L’Oscar du meilleur film ne nous laisse pas indifférent cette année… Et pour cause, c’est l’excellent batteur Antonio Sanchez qui est au coeur de la B.O. de Birdman, du Mexicain Alejandro González Iñárritu

Février 2015, c’est également une autre grande cérémonie, celle des Grammy Awards, avec l’inusable Chick Corea distingué une énième fois tandis que Diane Reeves l’emporte dans le jazz vocal. On salue une dernière fois le trompettiste-vétéran Clark Terry qui, désormais, « joue et chante avec les anges », comme le dira si joliment son épouse Gwen Terry… Coup de chapeau, enfin, au batteur Aldo Romano qui passe brillamment l’épreuve écrite en publiant son autobiographie.

MARS 2015

-Marcus Miller et Thomas Enhco dominent l’actualité discographique de ce mois de mars. Le premier avec son voyageur Afrodeezia, le second avec un traité de guérison de la solitude par le solo, un album piano tout en mélancolie, Feathers,  forgé dans le chagrin amoureux et le grand froid new-yorkais.

-Pour la première fois de son histoire, TSFJAZZ retransmet l’ouverture du festival Banlieues Bleues avec, à Saint-Ouen, les deux figures emblématiques du label Strata-East, Charles Tolliver et Stanley Cowell, puis le Sun Ra Arkestra.

-C’est l’une des révélations de l’année… Désormais installé en France, le pianiste israëlien Yonathan Avishai signe son premier album en leader, Modern Times, une déambulation poétique qui puise notamment son inspiration dans l’art de la peinture.

Mars 2015, c’est également Jason Moran qui signe la B.O. du film Selma sur l’un des grands combats de Martin Luther King, ou encore le phénomène Kendrick Lamar,  un rappeur produit par Flying Lotus et qui revisite le jazz, le funk ou encore la soul avec un album intitulé To Pimp a Butterfly… Un certain Herbie Hancock en sera l’un des premiers grands fans…

AVRIL 2015

-Après Ferguson, Baltimore… La mort d’un afro-américain de 25 ans entraîne plusieurs nuits d’émeutes… Deux mois après, c’est une fusillade dans l’église de Charleston, en Caroline du Sud, qui fait neuf morts… Un climat racial auquel bien des jazzmen afro-américains ne restent pas insensibles, à commencer par Terrence Blanchard dont le titre du dernier album, Breathless, rend compte, littéralement parlant, de cette atmosphère devenue soudainement irrespirable.

-Cassée par la vie, elle est toujours dans nos cœurs. Le centenaire de la naissance de Billie Holiday donne lieu à plusieurs sorties: Cassandra Wilson et José James lui rendent hommage, chacun à leur manière, tandis que son célèbre album Lady in Satin est désormais accessible avec la version intégrale des enregistrements réalisés à l’époque.

-A l’occasion de la 4e Journée internationale du jazz, notre capitale  fête Herbie Hancock. Le pianiste et ambassadeur de bonne volonté de l’Unesco reçoit la médaille Grand Vermeil de la ville de Paris.

Avril 2015, c’est également la renaissance de Dee Dee Bridgewater au travers d’un album swinguant joyeusement avec l’esprit de la Nouvelle-Orléans, Stéphane Belmondo qui se souvient de Chet Baker dans Love for Chet, sans oublier deux odes à la douceur qui nous font vraiment beaucoup un bien fou en ce mois d’avril : la première chante en créole, le second en langue bassa… Double coup de cœur pour les albums Basalte de la Caribéenne Véronique Hermann-Sambin et Akö, du  franco-camerounais Blick Bassy.

MAI 2015

-Un buzz du tonnerre autour de Kamasi Washington… Avec The Epic, ce saxophoniste afro-californien signe un triple album  battant pavillon sur des océans de ferveur et de créativité. Produit par Flying Lotus, 32 musiciens et une vingtaine de choristes sont embarqués dans ce vaisseau-amiral d’une Great Black Music réinventée… Un triple-CD que la team de TSFJAZZ classera en fin d’année tout en haut de son podium sous le titre « Trip galactique 2015″…

-La folle soirée des Snarky Puppy à l’Olympia… De passage à Paris avec leur nouvel album, Sylva, et avec le renfort du Metropol Orkest, le collectif tout en fusion de Michael League scotche le public. Sur scène, la puissance de leurs arrangements et de leurs jeux de lumière redonnent à la musique « live » toute sa démesure. Les Snarky vont même s’offrir le luxe d’une standing ovation à chaque fin de morceau ainsi que trois rappels… Peut-être le concert de l’année…

-Carnet noir dans le monde du jazz et de ses musiques sœurs… Le génial B.B. King laisse orpheline sa célèbre guitare, Lucille. Le label Blue Note pleure Bruce Lundvall, qui fut l’un de ses dirigeants emblématiques et à TSFJAZZ nous sommes aussi dans le chagrin après le décès de RKK, alias Rémy Kolpa Kopoul, pilier des années Nova mais aussi pionnier des années TSF, expert en musiques tropicales… Rémy qui est parti sous un vilain crachin brestois, lui qui n’était que soleil sur les rythmes endiablés de Rio et des pays où il fait chaud.

Mai 2015, c’est également les 70 ans de Keith Jarrett, la consécration d’un crooner nouvelle vague, Anthony Strong avec son album On a Clear Day,  sans oublier la bande-son extraordinaire du nouveau roman de James Ellroy, Perfidia, dont le titre reprend un célèbre succès de Glenn Miller.

JUIN 2015

-Il disait que « l’amour du jazz, c’est l’amour de l’inouï »... Géant parmi les géants, historiquement lié à la révolution du Free Jazz, Ornette Coleman s’éteint à l’âge de 85 ans. Sur TsfJazz, Michel Portal lui rend hommage: « Quand j’allais le voir en concert, c’était comme une longue conversation en spirale avec lui »…

-Une autre figure historique du jazz -français, cette fois-ci- s’en va en juin… Eddy Louis, qui n’était pas seulement l’accompagnateur de Claude Nougaro, aura dominé l’orgue Hammond pendant plusieurs décennies. Bernard Lubat laisse éclater son chagrin sur notre antenne: « C’était mon ami, mon maître, mon frère, mon père »…

-56 ans de radio et pour la dernière fois le fameux générique de Neal Hefti pour Si Bémol et Fadaises Pierre Bouteiller prend sa retraite, avec pour l’entourer Michel Legrand et François Lacharme. Sa causticité et son timbre auront marqué les années TSFJAZZ.

Juin 2015, c’est également la grande  fête Jacky Terrasson & Friends à l’Olympia, Melody Gardot qui s’affermit encore d’avantage dans son nouvel album, Currency of  Man, le très beau duo discographique entre le regretté Charlie Haden et le pianiste Gonzalo Rubalcaba ou encore l’adieu à un autre ami de TSFJAZZ, Alain De Greef, ancien directeur des programmes de Canal Plus dans une époque bien antérieure à celle de Vincent Bolloré. Sa devise ? « Travailler moins pour vivre mieux ».


JUILLET 2015

-600 000 spectateurs se seront rendus cet été à un festival de jazz en France alors même que les réductions de subventions ont poussé certains événements à réduire la voilure… Des festivals qui font le plein, notamment en juillet avec près de 60 000 visiteurs à Nice contre 45 000 l’an passé. Jazz à Vienne, de son côté, dépasse le cap symbolique des 200 000 visiteurs.

-Leur tandem aura évidemment fait saliver bien des organisateurs de festival… Herbie Hancock et Chick Corea ont de nouveau mis leurs claviers en commun cet été. On a notamment pu les applaudir à Juan, Montreux, et puis ici même à l’Olympia.

-Un festival, c’est un moment de joie. Cela peut aussi tourner au drame… L’immense pianiste britannique John Taylor, compagnon de Stéphane Kerecki sur le projet Nouvelle Vague,  s’effondre sur son clavier, ce  17 juillet, sur la scène du Saveurs Jazz Festival à Segré, près d’Angers. « Il finissait une phrase, un solo, doucement, accompagnant le geste comme dans un decrenshendo, et puis il a baissé la tête », nous dira le trompettiste Nicolas Folmer, directeur artistique du festival…

Juillet 2015, c’est également ces barrages filtrants d’éleveurs en colère au festival Jazz in Marciac lors de la venue de Manuel Valls. En colère, mais suffisamment jazzfan pour ne pas menacer les concerts…  Autre temps fort du mois, le joli  succès en salles de « Amy« , ce documentaire sur Amy Winehouse illuminé par la présence à l’écran,  entre autres, du légendaire crooner Tony Bennett pour qui la jeune vamp londonienne prématurément disparue avait tous les talents pour devenir une nouvelle Billie Holiday ou une nouvelle Ella Fitzgerald.

AOUT 2015

-Un renouveau réel mais inachevé à la Nouvelle-Orléans qui commémore les 10 ans de l’ouragan Katrina… Le dynamisme économique et musical est indéniable, mais la Cité du Croissant s’interroge aussi sur sa capacité à garder son âme sur fond de gentrification accélérée.

-296 minutes de musique dont quatre heures d’enregistrements totalement inédits. Dans la torpeur du mois d’août, TSFJAZZ célèbre le 4e volume des Bootleg Series de Miles Davis consacré notamment à l’ensemble de ses performances scéniques lors du festival de Newport auquel il a participé à plusieurs reprises.

-Et puis parfum de rentrée, déjà, parmi les premiers disques  d’automne qui nous arrivent à la radio et qui sortent fin août… Cécile McLorin-Salvant, Yaron Herman, Sarah McKenzie, Hugh Coltman, Sylvain Rifflet… Une rentrée également marquée par le premier disque sur le label ECM de Tigran Hamasyan qui reprend des anciens chants arméniens…

-Août 2015, c’est également Carlos Santana qui annonce avoir formé un groupe avec Herbie Hancock, Wayne Shorter et John McLaughlin, ou encore Sarah Vaughan à son tour sélectionnée par le United States Postal Service pour apparaître sur un timbre, honneur déjà accordé dans le passé à Ella Fitzgerald, Miles Davis, Thelonious Monk et John Coltrane.

SEPTEMBRE 2015

-Steve Coleman en terrain conquis. Le festival Jazz à la Villette honore l’un des saxophonistes les plus incontournables de ces dernières décennies. En parallèle, un beau coffret ranime la flamme des concerts d’anthologie que Steve Coleman a donnés au Trabendo il y a tout juste 20 ans.

-Toujours plus fort, Ibrahim Maalouf… Le trompettiste qui honore de sa présence la conférence de presse de rentrée de TSFJAZZ  sort deux albums le même jour, dont l’un dédié à la diva orientale Oum Kalthoum avec le renfort de cadors new-yorkais comme Mark Turner, Larry Grenadier et Clarence Penn + Frank Woeste au piano et aux arrangements. Les deux disques entrent directement dans le TOP 20 des meilleures ventes, tous genres musicaux confondus. Il faut remonter à Michel Petrucciani pour assister à pareil succès d’un musicien de jazz en France.

-L’adieu à Phil Woods… Considéré comme l’un des altistes majeurs de sa génération, ce « parkérien » dégagé de tout mimétisme avait connu une belle carrière en Europe au côté, notamment, d’Henri Texier et Daniel Humair.

Septembre 2015, c’est également les 30 ans d’un club parisien vraiment sympa et en plein renouvellement, le Petit-Journal Montparnasse; et puis la folie des clubs, toujours, avec un Richard Bona bien téméraire qui lance son propre club en plein cœur de la mythique 52e Rue à Manhantan.

OCTOBRE 2015

-Chicago sur Seine au Théâtre du Châtelet. Pour les 50 ans de l’AACM, l’une des plus célèbres associations de musiciens de Chicago, trois noms mythiques, Roscoe Mitchell, Henry Threadgill et Wadada Leo Smith ont fait le déplacement à Paris.

-Un nouveau quartette et un bel accueil critique pour le nouvel opus de Géraldine Laurent, At Work, produit par le pianiste Laurent De Wilde. La saxophoniste s’y montre à la fois « rageuse, câline, joyeuse et mélancolique » selon les mots de l’écrivaine Noëlle Châtelet dans les notes de livret.

-C’est l’une des rééditions marquantes de l’année… 60 ans après, Columbia Legacy ressort le disque le plus célèbre du pianiste Erroll Garner, Concert by the Sea, enregistré à l’automne 1955 à Carmel, en Californie… Onze morceaux inédits viennent enrichir cette réédition produite par la pianiste Geri Allen.

Octobre 2015, c’est également les 40 ans du label JMS de Jean-Marie Salhani,  la découverte au Duc des Lombards de Sullivan Fortner, un jeune pianiste natif de la Nouvelle-Orléans repéré auprès de Roy Hargrove, et puis c’est aussi la Cinémathèque qui fête le réalisateur de New York, New-York, alias Martin Scorsese.

NOVEMBRE 2015

-On a tout de suite à l’esprit A Love Supreme, de John Coltrane… On se prend aussi à avoir envie d’un jazz férocement païen, de rage face à ceux qui ont envoyé les tueurs dans un endroit où, selon eux, « étaient rassemblés des centaines d’idolâtres dans une fête de perversité »13 novembre 2015, au Bataclan mais aussi aux abords des terrasses d’un Paris à visage humain, et face à l’horreur et à l’indicible, on n’a plein de notes en tête, des notes bleues à l’infini pour exprimer la stupeur, le chagrin, mais aussi notre foi encore plus grande dans le vivre-ensemble.

-80 bougies pour l’une des figures tutélaires du jazz français. Michel Portal n’a pas fini, en même temps, de parcourir la planète avec son saxo, sa clarinette, son amour de toutes les musiques, sa passion de toutes les rencontres et son intérêt toujours aussi vif pour les jeunes générations de musiciens, à l’instar de son lien avec l’accordéoniste Vincent Peirani.

-La Nouvelle-Orléans pleure Allen Toussaint... Le pianiste, chanteur et producteur est victime d’une attaque cardiaque alors qu’il était en tournée en Espagne… Tout en classe et en élégance, souvent à l’ombre et dans les coulisses, il avait profondément marqué le grand song book néo-orléanais, aussi bien en jazz qu’en rythm & blues…

Novembre 2015, c’est également la perte de Marc Thomas, qui était un pur crooner à la française…. C’est aussi le bel hommage de Fred Pallem et de son Sacre du Tympan au compositeur de B.O. François de Roubaix, le retour discographique de Stacey Kent et d’Eric Le Lann, sans oublier le guitariste John Scofield fêté par le Reims Jazz Festival et Brad Mehldau qui sort un impressionnant coffret sur ses enregistrements live européens en piano solo.

DECEMBRE 2015

-Une histoire d’Amérique à lui tout seul… Frank Sinatra aurait eu 100 ans. Né le 12 décembre 1915, il s’est imposé comme le crooner le plus légendaire de tous les temps…

-Woody Allen vient de franchir le cap de ses 80 ans (il est né un 1er décembre) et il n’est pas prêt de s’arrêter… Le public est encore au rendez-vous, en tout cas (près d’un million d’entrées), pour son nouvel opus, L’Homme Irrationnel, où il en a profité pour moderniser quelque peu ses B.O. Jazz qui s’arrêtaient aux années 40 et où il a décidé d’incruster, cette fois-ci, la musique de Ramsey Lewis...

-Les Grammy Awards oublient dans leurs nominations Kamasi Washington mais honorent, en revanche, deux artistes-phare du label Motema, le jeune pianiste Joey Alexander et la chanteuse Karryn Alyson… Verdict le 15 février prochain.

Décembre 2015, c’est également ces inédits (ou du moins présentés comme tels…) du groupe Weather Report rassemblés en un luxueux coffret de 4CD, et puis aussi nos platines qui tournent déjà à plein régime sur ce que seront les premiers temps forts de l’an 2016… Ed Motta, Henri Texier, les Gogo Penguin, Fred Nardin avec Jon Boutellier… Mais ceci est une autre histoire…




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