Kalthoum/Red & Black Light

Avec les gardiens du temple, Janus a toujours une tête en trop. Ibrahim Maalouf ayant sorti cet automne deux albums aux tonalités nettement distinctes et qui sont comme autant de reflets d’une identité passionnante, certains ne trouvent rien de mieux à faire que de trancher dans le vif.

La suite orchestrale ou l’orgie électrique ? La profondeur de jeu ou la pulsation festive ? Kalthoum ou Red & Black Light ? Les gardiens du temple tiennent à leurs arrières. Vu le danger qu’il y aurait à bousculer les cadors new-yorkais (Mark Turner, Larry Grenadier, Clarence Penn) figurant dans l’hymne à la diva orientale, autant s’acharner sur l’autre album, celui qui « ose » s’abreuver d’effusions pop et de sidemen belges.

Il y a pourtant matière à écouter ces deux albums autrement et à superposer nos impressions comme Ibrahim Maalouf superpose ses rythmes. Réarrangé et « jazzifié » à partir d’une chanson-fleuve de Oum Kalthoum, le disque que lui consacre le trompettiste avec l’aide du fidèle Frank Woeste transcende le cérémonial que pourraient induire son intro, ses deux ouvertures et ses quatre mouvements. Aux mélodies entêtantes succèdent des rythmes dansants. Mark Turner, sans pour autant déroger à ses humeurs introverties, y déploie au saxophone une sensualité inattendue. Rien de scolaire ni de cérébral dans cette évocation d’une femme libre qui subjuguait l’ensemble du monde arabe, toutes religions confondues. Même œcuménique, une transe reste une transe.

À côté d’une telle assomption, Red & Black Light regorge de joyaux pareillement enivrants, à commencer par cette comptine inquiétante à la Rosemary’s Baby qu’Eric Legnini amorce au clavier sur Goodnight Kiss avant les brisures de François Delporte à la guitare et Stéphane Galland à la batterie. Il y a à la fois du volume et de la sophistication dans ce disque, des envolées façon Stade de France (de quoi leur réserver une « ola » à la hauteur…), mais aussi une mathématique souterraine maquillée en arrangements soyeux, à l’instar du fabuleux Escape nourri d’un beat hypnotique aux synthés derrière lequel s’enroule la trompette avant la démente bifurcation balkanisante à la fin du morceau.

Cerise sur le gâteau, la reprise du Run the world (Girls) de Beyoncé, tout en douceur lyrique et comme un ultime trait d’union, au-delà du crédo féministe, avec la puissance d’émotion de Kalthoum. Difficile, après un tel double feu d’artifice, de jouer aux Salomon de salon.

Kalthoum/Red & Black Light, Ibrahim Maalouf (Mi’ster Productions, Universal) et




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