La Zone d’intérêt

Acide et décalé, suintant de grincements et de sarcasmes mais dénué, au final, de la moindre ambiguïté, La Zone d’intérêt, signé de cet électron libre des lettres britanniques qu’est Martin Amis, renouvelle avec maestria la tradition des grands romans sur le nazisme. En la matière, on n’a rien lu d’aussi fort depuis Les Bienveillantes de Jonathan Littell.

A la différence près que Martin Amis, contrairement à Littell, ne crée pas des personnages de nazis esthètes et névrosés. Il met plutôt l’accent sur l’arrivisme et le grotesque à l’œuvre au sein d’un Reich de moins en moins triomphant, composant pour cela une sorte de chœur à trois voix: un officier bellâtre et opportuniste, un commandant de camp pitoyable et alcoolique et un membre des Soderkommandos, ces déportés intégrés de force au processus d’extermination de leurs frères avant d’être eux-mêmes abattus.

Le troisième homme de cette symphonie mortuaire, qu’on croirait tout droit sorti d’un roman d’Albert Camus, inscrit pleinement Martin Amis dans la filiation d’un Primo Levi. Zombie parmi les zombies, Szmul a renoncé depuis longtemps à donner sens à son enfer quotidien: « On travaille presque exclusivement au milieu des morts, avec les cisailles, les pinces, les maillets, les seaux de rebut d’essence, les louches, les hachoirs. On évolue aussi parmi les vivants ». Szmul n’a même plus la force de hurler sa rage. Seulement celle d’enterrer son journal de bord pour que le monde sache ce qui s’est passé.

Les deux autres protagonistes du récit emportent le lecteur dans une toute autre direction. Angelus Thomsen, officier zélé et fier de ses attributs physiques (« mes yeux arctiques étaient bleu cobalt ») tombe amoureux d’Hannah Doll, la femme de ce « vieux pochetron » de Paul Doll, le commandant en chef de ce que l’on comprend être un tristement célèbre camp polonais dont le nom n’est jamais cité. Coup de foudre à Auschwitz, donc, mais dans une odeur de chair brûlée. Marivaudage bouffon au milieu des fours crématoires et sous une neige brune causée par les émanations du bûcher et des cheminées…

Sous la plume de Martin Amis, la « banalité du mal » observée autrefois par Hannah Arendt prend ainsi plusieurs visages, mais ces visages communient dans la même barbarie. On n’oubliera pas de sitôt ce commandant de camp lubrique et arrogant pressé par Berlin d’accélérer la « productivité » de sa machine de mort tout en prenant en compte la production de caoutchouc synthétique financée, sur place, par le groupe IG Farben. Le roman ne s’appelle pas pour rien La Zone d’intérêt. C’est d’ailleurs le même commandant qui, lors d’une pièce à laquelle il assiste avec ses pairs, se surprend à calculer combien il faudrait de temps pour gazer le public du théâtre, quels vêtements pourraient être récupérés et combien pourraient rapporter tous ces cheveux et ces dents en or.

Refusé par Gallimard et qualifié par Le Monde de « roman à problème », La Zone d’intérêt n’en pose qu’à ceux qui estiment que rien n’est permis sur le plan littéraire hors du diptyque Claude Lanzmann-Elie Wiesel. Avec son allure de gentleman sardonique vacciné contre le solennel, l’ampoulé et le politiquement correct (pas toujours à juste escient, d’ailleurs, comme en témoignent ses œillères passées sur l’Islam…), Martin Amis ouvre une autre voie, comme en écho à l’un de ses personnages rêvant d’un écrivain qui viendrait expliciter « l’assiduité quasi farcesque de la haine allemande ». Le vœu est exaucé avec une puissance d’écriture qui fera date.

La Zone d’intérêt, Martin Amis (Calmann-Levy), traduit de l’Anglais par Bernard Turle. Coup de projecteur avec l’auteur, jeudi 15 octobre, sur TSFJAZZ (12h30)




Les commentaires sont fermés.