Much Loved

Douces et brutales, méprisées et moqueuses, exploitées et combattantes, elles rêvent d’îles désertes et vivent d’amours tarifées. Une caméra s’est posée sur leur âme, elle prend son temps. Qu’importe le torride, qu’importe la frénésie! Qu’importe que Marrakech soit une « ville de fous », comme le dit le chauffeur de taxi mi-ange mi protecteur qui escorte les filles au gré de leurs passes… Quand on ausculte des cœurs, puisque c’est ce que fait si joliment Nabil Ayouch dans Much Loved, on en écoute chaque battement, chaque palpitation, calmement, sans se presser.

Et voilà comment un jeune réalisateur marocain s’offre lui aussi son Apollonide… Non pas à travers les souvenirs d’une maison close, comme chez Bertrand Bonello, mais dans la fournaise d’une société entravée d’interdits et de frustrations où non seulement on ne prend pas le temps d’aimer et d’apprendre à aimer, mais où l’espace même pour aimer n’existe pas. La femme, dés lors, n’est plus qu’un ventre pour enfanter ou un sexe pour se soulager. Et les prostituées du film doivent composer avec tous ces dénis d’elles-mêmes, ces blessures, ces violences, ces solitudes…

Dés lors, devant la caméra de Nabil Ayouch tour à tour électrisée et délicate, les amazones ne filtrent plus leur fragilité. Rejetées par leurs familles, elles subviennent pourtant à leurs besoins. A la merci des pulsions de riches clients saoudiens, elles soignent leurs plaies en silence quand les clients en question, après avoir fait assaut de luxe et d’obscénité, dérapent dans la violence. Noha, Randa et Soukaina s’émancipent ainsi comme elles le peuvent, usant de la crudité comme paravent même si une certaine forme de pudeur a toujours le dernier mot.

Avec l’arrivée d’Hilma, la prostituée venue de la campagne, la cohésion de la bande se renforce. Elle a pourtant l’air d’être dans son monde, la nouvelle venue qui n’hésite pas à se faire payer en légumes lorsqu’elle monnaye son corps (et pas avec des Saoudiens cette fois-ci)…. Peut-être incarne-t-elle aussi une part d’enfance dont ses trois « collègues » ont besoin. Les voir dormir toutes ensemble n’est pas le plan le plus anodin du film.

C’est peut-être ce plan, ou un autre, qui a réveillé les censeurs. « Toute société qui se construit, selon Nabil Ayouch, a besoin de se regarder dans la glace, de regarder ce qu’il y a de beau, mais également de moins beau en elle ». Et le réalisateur d’ajouter : « Sinon, c’est une société malade et qui souffre en silence ». Pour avoir brandi ce miroir, Much Loved a été interdit au Maroc. Mais à les voir si belles, si fières et si libres, ne doutons pas un instant du destin cinématographique des quatre égéries du film. Elles finiront bien, un jour, par rencontrer leur peuple.

Much Loved, de Nabil Ayouch. Sortie en salles le 16 septembre. Coup de projecteur avec le réalisateur, vendredi 18 septembre, sur TSFJAZZ (12h30)




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