D’après une histoire vraie

Est-il possible d’écrire un récit personnel, poignant et pudique tout en faisant preuve d’espièglerie ? Cette gageure est-elle conciliable, par ailleurs, avec une maîtrise vertigineuse des codes du thriller psychologique et une réflexion stimulante sur les pouvoirs de l’écriture ? Pour avoir su arpenter tous ces terrains sans jamais trébucher, et avec un naturel romanesque auquel sa sincérité magnétique fait joliment écho au micro de TSFJAZZ, Delphine de Vigan mérite assurément d’être considérée comme la reine de cette rentrée littéraire.

Sur la balance, le « je » et le « jeu ». Delphine, romancière à succès et compagne d’un célèbre chroniqueur littéraire, tombe sous l’emprise d’une admiratrice envoûtante qui la vampirise peu à peu. Telle une « méduse, légère et translucide », l’inquiétante nouvelle amie « se dépose sur une partie de l’âme » de la narratrice. Parallèlement à cette rencontre, l’écrivaine manipulée se révèle incapable de rebondir. Plus aucun mot ne sort de sa plume, son compagnon est en voyage, ses enfants ont quitté la maison et de violentes lettres anonymes lui font comprendre qu’elle a joué avec le feu en évoquant, dans son dernier best-seller, ses malheurs familiaux.

Ainsi enrobée à la première personne du singulier, la trame multiplie les signaux autobiographiques, à commencer par le tsunami qui a certainement du accompagner, il y a quatre ans, la rédaction et la réception de Rien ne s’oppose à la nuit, saga à fleur de peau dans laquelle Delphine de Vigan évoquait la folie de sa mère. Sauf que ces signaux ont une drôle de manière de clignoter. Ils prennent appui sur des citations de Stephen King. Ils embarquent le lecteur dans une virée à la Misery où la narratrice, freinée par une attelle à la jambe dans une demeure isolée, se retrouve à la merci de sa démoniaque lectrice dont les discours sur le thème « les lecteurs veulent du réel, pas de la fiction » prennent une tournure terrifiante.

Tout en spirales et en arabesques, ces échanges sur la fonction du roman (« L’écriture est une arme, Delphine, une putain d’arme de destruction massive… ») et sur son degré de vérité (« Les lecteurs veulent savoir quelle viande il y a dans la farce… ») pourraient n’être qu’une variation sur le mentir-vrai cher à Aragon s’ils ne recelaient en leur creux, entre tempérament friable et féminité complexée, une sorte d’ « autoportrait décalé » de la romancière. Plus besoin, dés lors, de démêler le vrai du faux dans ce qui peut avant tout se déguster comme une fiction gorgée d’effets de réel mais pas moins authentique pour autant.

S’il doit y avoir, après tout, contrat avec le lecteur, ce n’est pas forcément dans l’exigence de « réel » qu’il réside mais plutôt dans la façon dont se reconnait une écriture, un talent et une âme au fil d’une œuvre alors même que l’auteur aborde des rivages inconnus. À si bien reconnaître, justement,  Delphine de Vigan, unique et double à la fois, entre le moi et l’émoi, comment ne pas lui être infiniment reconnaissant ?

D’après une histoire vraie, Delphine de Vigan (JC Lattes), coup de projecteur avec la romancière le jeudi 17 septembre, sur TSFJAZZ (12h30)




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