Les Géants de la montagne

Parce que le théâtre a mieux à faire que de parler théâtre alors qu’il a tout un monde à embraser, on a souvent rechigné face à l’univers de Luigi Pirandello. Les jeux de miroirs sur le thème « où est le vrai ? » et les mises en abyme autour du réel et de la représentation, ça peut donner mal à la tête si on force la dose. Dans  le Hamlet de Shakespeare, d’ailleurs, l’apparition des comédiens n’est pas forcément le meilleur moment de la pièce.

On peut démontrer à loisir, certes, que Pirandello nous parle aussi du monde dans lequel il vit. Stéphane Braunschweig en est convaincu, lui qui se frotte pour la troisième fois (après Vêtir ceux qui sont nus et Six personnages en quête d’auteur…) au dramaturge italien en focalisant, justement, sur sa pièce la plus politique. La dernière, comme par hasard, testamentaire et inachevée…

Dans Les Géants de la montagne, un étrange magicien (Claude Duparfait) incarne la tentation du repli au pays des rêves, loin de la société fasciste (la pièce est écrite en 1936) incarnée par des êtres invisibles et inquiétants, ces fameux géants de la montagne à côté desquels la villa du magicien apparaît comme le refuge de l’imaginaire. Et voilà que surgit une troupe de comédiens, rejetés de partout et emmenés par une égérie exaltée (Dominique Reymond). Où et comment peuvent-ils encore la jouer, leur « fable de l’enfant échangée » conçue par un poète suicidé ? Ne vaut-il pas mieux la représenter sans public, dans la villa du magicien, plutôt que sur la scène orageuse des géants de la montagne ?

Riche en sortilèges, dense jusqu’à l’excès, nébuleux à certains endroits, le texte de Pirandello exige une attention soutenue de la part du spectateur. Et aussi une mise en scène à la hauteur.  Sur ce point, Stéphane Braunschweig remplit largement son contrat. On n’oubliera pas de sitôt le sombre et rougeoyant « arsenal des apparitions » du 2e acte où des pantins animés en vidéo moquent et servent à la fois les rêves des personnages.

Reste le choix final du metteur en scène qui a complété la version originelle du texte de Pirandello avec la représentation, par les comédiens, de la fameuse fable du poète suicidé. On comprend l’intention de Braunschweig. Face à l’horreur du monde -celui d’hier comme celui d’aujourd’hui- le théâtre doit avoir le dernier mot. Un pari parfaitement « pirandellien », au risque de nuire un peu plus à la clarté et à l’harmonie de la représentation.

Les Géants de la montagne, de Pirandello, mis en scène par Stéphane Braunschweig (Théâtre de la Colline, à Paris, jusqu’au 17 septembre, puis du 29 septembre au 16 octobre).





Les commentaires sont fermés.