La petite femelle

Toute frêle au moment de son arrestation, les yeux fermés, elle porte et serre contre elle le manteau de l’homme qu’elle vient de tuer. Comment détester Pauline Dubuisson lorsqu’on la découvre ainsi, en couverture du vibrant récit que lui consacre Philippe Jaenada? La France des années 50 en fit pourtant une « hyène », une « ravageuse » aux conduites équivoques, jusqu’à préméditer le meurtre de son ex-petit ami.

Voilà pour la version officielle, amplifiée par la postérité. Écrits, romans… Même lorsqu’il s’agit de défendre Pauline Dubuisson, il faut encore que son parcours et son esprit soient déformés, à l’instar de l’écervelée campée par Bardot dans le film de Clouzot, La Vérité. Plume virile et colorée façon Alphonse Boudard (souvent cité au fil des pages…), Philippe Jaenada n’est pas de ce bois là. On avait rechigné, il y a deux ans, lorsqu’il faisait de l’esprit avec la cavale d’un Robin des Bois des années 80, Bruno Sulak. Curieusement, c’est en s’identifiant à une jeune femme fragile et instable que ce romancier au physique de grizzli trouve le ton juste, au plus près de sa gazelle, sans avoir besoin de la recréer avec des trémolos dans l’encrier.

Et le voilà détricotant toutes les rumeurs colportées, notamment du côté de Dunkerque où Pauline Dubuisson a vécu une adolescence pour le moins effrénée. Tondue à la Libération pour avoir fricoté avec l’Occupant, elle aura d’abord été la proie d’un père se servant de ses charmes pour faire fructifier ses affaires. Il lui apprend en même temps à se blinder, à écraser les autres. Pire encore, il lui fait lire Nietzsche à 11 ans!

C’est ce bout de femme déjà bien entamé, dans tous les sens du terme, qui croise dans l’après-guerre la route d’un étudiant en médecine lillois beau gosse mais pas très mature. Elle le dépucelle, il la demande en mariage. La prison domestique ? Non, merci. Quand il cesse de lui coller aux basques, elle sent pourtant un manque. C’est tellement devenu banal, depuis, cette dialectique du « plus tu te détaches, plus je m’attache », sauf que pour une certaine France des années 50 qui ne conçoit la femme que soumise et pour qui mai 68 sera le trauma de trop, Pauline Dubuisson est vraiment la « femelle » à abattre.

On peut compter sur Jaenada pour hurler à la mort contre l’injustice faite à Pauline. Il le fait à sa manière, avec ses inimitables digressions et parenthèses qui lui permettent, au passage, d’injecter beaucoup d’humour dans sa rage. Ce dossier, il le connait par cœur. Il mime avec son épouse la scène du crime pour réfuter la préméditation. Il lit tous les bouquins que Pauline a feuilletés. Pendant le procès, il interpelle le procureur (qui n’est autre que le grand-père de Vincent Lindon) et surtout l’avocat de l’accusée qui défend sa cliente comme on va à la messe au lieu de s’attacher à ces « trucs de poète rêveur » que sont la balistique ou encore le rapport d’autopsie.

Sous le soleil d’Essaouira, au Maroc, Pauline Dubuisson tente de refaire sa vie après avoir été libérée. Peine perdue. « Sous le regard des serveurs du restaurant,  écrit Philippe JaenadaPauline reste seule à table, assise, avec son passé ». 700 pages filent ainsi. Elles vous serrent le cœur comme la « petite femelle » serrait le manteau de son ancien amant.

La petite femelle, Philippe Jaenada (Editions Julliard). Coup de projecteur avec l’auteur, sur TSFJAZZ (12h30), le lundi 7 septembre.




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