Délivrances

Publié outre-Atlantique sous le titre Gold Help the Child, le 11e roman de Toni Morrison fait écho à la célèbre chanson de Billie Holiday, God Bless the Child. Traumas dès le plus jeune âge, aliénation raciale, résilience de façade… Le chant de Lady Day irrigue, d’une certaine manière, le destin de Bride et Booker, les deux amants séparés puis retrouvés de Délivrances. A ceci près que le blues profond dont l’art de Billie Holiday s’imprégnait ne trouve plus guère d’équivalent dans la prose inopinément creuse de Toni Morrison.

On retrouve, pourtant, dans ce nouvel opus, ce qui avait constitué le pari gagnant de Home, paru il y a trois ans: style volontiers elliptique, visant l’émotion à travers la concision et dessinant une sorte de puzzle des sentiments à travers plusieurs narrateurs. La nouveauté -et c’est une première chez Toni Morrison- tient au fait que le récit se déroule de nos jours. Délesté de l’ancrage historique où elle a puisé des pages d’anthologie contre la Ségrégation, l’univers de la grande écrivaine afro-américaine s’en trouve singulièrement asséché.

La faille est double. En premier lieu, l’un des thèmes centraux du roman, à savoir la maltraitance des enfants, est ressassé de façon pénible. « Noire comme la nuit, noire comme le Soudan », Bride est rejetée par une mère à la peau claire qui ne s’attache à sa fille que lorsqu’elle est amenée à témoigner contre une institutrice accusée à tord de sévices sexuels sur des enfants. L’amoureux de Bride porte lui aussi le fardeau de la mort de son frère enlevé puis assassiné par un pervers. Et quand Bride tente de le rejoindre en Californie, elle trouve sur son chemin une sorte d’enfant sauvage, Rain, qui a elle-même été abusée sexuellement. Cette obsession, le lecteur la ressent comme moralisatrice. C’est gênant.

Le caractère de Bride indispose encore d’avantage. Responsable d’une entreprise de cosmétiques, elle nous apparait futile, aussi flashy que les vêtements blancs qui rehaussent sa beauté noire et en même temps pas loin de ces héroïnes de télé-réalité dont Oprah Winfrey ferait son miel.  Même le recours au fameux « réalisme magique » dont fait souvent preuve Toni Morrison (à un moment du récit, Bride perd sa poitrine. Elle retombe en enfance. Vieille antienne de l’innocence perdue…) ne parvient pas à la sauver ni à nous faire comprendre, surtout, l’amour qu’elle peut inspirer au-delà de ses qualités sexuelles.

Son amant-poète, Booker, est mieux construit sur le plan romanesque. Difficile, en même temps, de ne pas éprouver la platitude des leçons de vie que Toni Morrison tire des destins de ces personnages. Si le thème des préjugés raciaux intériorisés au sein même d’un foyer afro-américain éveille l’intérêt, on est plus dubitatif lorsqu’il s’agit de nous faire comprendre que, malgré notre capacité à porter préjudice à autrui, nous sommes tous responsables et redevables les uns envers les autres. Amen.

Et puis il y a cette fausse note à la fin du roman. Lors d’un enterrement, Booker, qui est aussi trompettiste, entonne, sous la plume de Toni Morrison,  Kind of Blue… Avec tout le respect dû à un prix Nobel de littérature, il nous faut rappeler que Kind of Blue est un titre d’album mais en aucun cas un morceau de jazz. « Sa tentative d’interprétation, écrit l’auteur, n’était pas dans le ton ni très inspirée ». On ne saurait mieux dire.

Délivrances, Toni Morrison (Éditions Christian Bourgois), en librairie depuis le 20 août.




Les commentaires sont fermés.