Le coeur de John Taylor a lâché sur Alphaville…

Ils ont joué Tirez sur le pianiste et il est mort juste après. C’est sur la reprise d’Alphaville, autre film de la Nouvelle Vague sublimé par le quartette du contrebassiste Stéphane Kerecki, que John Taylor s’est affaissé sur son clavier. C’était à la fois brutal et doux, ainsi que l’a confié à TSFJAZZ Nicolas Folmer, directeur du Saveurs Jazz Festival de Segré (Maine-et-Loire): « Il finissait une phrase, un solo, doucement, accompagnant le geste comme dans un decrenshendo, et puis il a baissé la tête ». John Taylor est décédé à l’hôpital, le lendemain. Il allait avoir 73 ans.

C’est peut-être l’une des ultimes méandres de la galaxie jazz, le cœur qui lâche ainsi, sur scène, dans l’intensité d’un toucher pianistique. La planète rock a ses saillies, mais s’est-elle déjà consumée de cette manière ? A tant renvoyer à l’intime, au fragile et au tremblé d’une pellicule -ou d’un chorus- comme on l’observait l’an passé en découvrant le projet jazzo-cinéphilique de Stéphane Kerecki, il était déjà possible d’entrapercevoir ce que cette musique, surtout dans le doigté de musiciens plutôt introvertis, pouvait avoir de potentiellement ravageur.

Surtout pour celui qui, au sein du quintette, venait vraiment d’ailleurs. Aventurier classieux du jazz british reconfiguré dans l’esthétique ECM, John Taylor aura multiplié les audaces harmoniques avec des compagnons de musique aussi chevronnés que John Surman et Kenny Wheeler. Le Nightfall enregistré en duo avec Charlie Haden (disparu un triste mois de juillet, lui aussi…) le montre pourtant tout aussi poignant dans la tendresse et la mélodie pure, aux antipodes d’une image d’intello. En rejoignant l’aventure Nouvelle Vague de Stéphane Kerecki avec lequel il avait déjà signé un beau duo trois ans auparavant (Patience), John Taylor s’était laissé encore d’avantage « inviter à dialoguer », selon la belle formule de Franck Bergerot dans le blog de Jazz Magazine.

Une autre forme d’intensité, du coup, et touchant une cible beaucoup plus large, comme l’ont montré l’engouement et les récompenses autour de ce magnifique album… John Taylor en était l’aîné secret, gardant au fond de lui une certaine réserve, plus timide encore, sans doute, qu’Émile Parisien, Fabrice Moreau et Stéphane Kerecki, mais pas moins jongleur de voluptés quand il s’agissait d’accompagner Jeanne Added sur la Chanson de Maxence. Seule Alphaville, la cité godardienne où l’amour est prohibé tout en résistant dans la clandestinité, aura fait taire son cœur de gentleman.

John Taylor (25 septembre 1942-18 juillet 2015)




Les commentaires sont fermés.