La Brigade du Rire

Parfait chien de garde des bonnes vieilles antiennes néo-libérales, Pierre Ramut éditorialise à tout crin contre les ouvriers en grève, les aides sociales et le coût du travail qu’il trouve toujours trop élevé. A le voir ainsi cyniquement déconnecté de la galère des catégories auxquelles il n’appartient pas, on a franchement envie de lui faire bouffer son nœud-pap’. Mais il y a mieux à faire. Le prendre au mot, par exemple…

Et voilà comment notre éditorialiste des dîners en ville se retrouve kidnappé par une bande de despérados, transvasé dans un bunker et contraint de trouer des plaques en fer avec une perceuse à colonne. Sous-payé, abonné aux cadences infernales, les mains de plus en plus calleuses, Ramut sait à présent ce qu’il est est, concrètement, lorsqu’on défend la semaine de 48h, la productivité maximum et le salaire de 20% inférieur au SMIC pour rivaliser avec les Chinois.

Désormais rieuse, ce qui lui sied bien, la plume de Gérard Mordillat n’a rien perdu de sa vigueur politique ni de son agilité romanesque. L’argument de La Brigade du Rire, à-ce-propos, ne relève pas seulement d’un fantasme partagé entre l’auteur et ses lecteurs à l’idée de donner une bonne leçon à ceux qui n’arrêtent pas de nous en donner. C’est aussi le vieux rêve des Communards -non pas tuer les nantis, les bourgeois, mais plutôt les faire travailler- qui ressuscite dans ces pages.

L’argument de départ, à vrai dire, ne s’essouffle jamais, ne serait-ce que parce que Mordillat n’est pas du genre à enfoncer son personnage de « méchant ». Ramut se défend bec et ongles face aux convictions de ses ravisseurs, tandis que sa lente métamorphose fait l’objet d’une mise en scène à la fois complexe et savoureuse. On le verra ainsi, entre deux séances de perceuse, ne rien piger à la lecture de Marx tout en admirant le style de Robespierre. Il a aussi, à un moment, ce cri du cœur qui en dit long sur le fonctionnement de sa caste: « Les idées ? Mais quelles idées ? Qu’est ce que j’en ai à foutre des idées ? Je défens les idées qui me permettent de vivre à la place qui est la mienne. Voilà ce que je défends ».

Raison de plus pour que Pierre Ramut n’éclipse pas les autres personnages du roman, ces insoumis dont Gérard Mordillat relate les colères, les désillusions et les impasses existentielles au-delà même de leur refus d’accepter la loi du plus fort. Ces récits de vie peuvent créer, parfois, un relâchement de tension par rapport à ce qui est le moteur central de l’intrigue, mais on aime bien, en même temps, cet art du contrepoint incarné notamment par Betty, licenciée de l’imprimerie où elle travaillait. Sandra aussi est épatante. Quand, avec sa bombe de peinture, elle se met à asperger de jaune ceux qu’on appelle justement les « jaunes » en temps de grève, on comprend vraiment, dés lors, à quel point il est si important d’avoir encore le cœur d’en rire. Même si la situation est à pleurer.

La Brigade du Rire, Gérard Mordillat (Albin Michel). En librairie le 20 août. Coup de projecteur avec l’auteur sur TsfJazz, le jeudi 3 septembre (12h30)




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