Que Viva Eisenstein !

Chapeau l’artiste ! Outre le fait d’avoir inscrit au patrimoine de l’humanité un certain Cuirassé Potemkine, le génial Sergueï Eisenstein vient donc d’inspirer à Peter Greenaway l’un de ses films les plus humains. Au regard des récents ectoplasmes perpétrés par le réalisateur de Meurtre dans un jardin anglais, l’exploit n’est pas à sous-estimer.

Greenaway, Eisenstein… La rencontre entre ces deux là n’est pas si incongrue qu’elle en a l’air. A défaut d’être un parangon du cinéma prolétarien, le dandy anglais reste chevillé aux enjeux esthétiques de son art. A l’instar du géant soviétique, il en questionne le renouvellement, osant (jusqu’au hors-piste…) des formes, des textures et des langages aux antipodes des schémas narratifs les plus convenus. Et sa focale, il la braque justement sur une période où Eisenstein est lui aussi dans sa phase la plus interrogative.

Guanajuato, octobre 1931. Le pionnier des cinéastes-camarades est de moins en moins en odeur de sainteté à Moscou. Son séjour à Hollywood ne l’a pas non plus satisfait. Sur le chantier de son légendaire et inachevé Que Viva Mexico !, il se laisse emporter par l’atmosphère lancinante d’un pays étrange où la mort est objet de carnaval et où les luttes populaires ont encore un parfum de lendemains qui chantent. C’est dans cette ambiance particulière, entre mysticisme et révolutions, qu’Eisenstein écrit à sa secrétaire et épouse: « Au cours de ces dix derniers jours, j’ai été follement amoureux et j’ai obtenu tout ce que je désirais. Ceci aura probablement d’énormes répercussions psychologiques »…

Ce « follement amoureux« , c’est pain béni pour Greenaway, l’occasion inespérée de mettre un artiste en chair et à nu, brodant allègrement sur l’homosexualité d’Eisenstein déniaisé par un ténébreux guide mexicain. On ne peut s’empêcher de trouver parfois réductrice cette optique gay friendly qui n’explique en aucune manière, par exemple, le cheminement du réalisateur soviétique vers Alexandre Nevski lorsqu’il revient à Moscou…

Le regard de Greenaway est en même temps original et fécond sur le plan d’une écriture qui ne lésine devant aucune folie. Avec pour colonne vertébrale l’interprétation d’un Elmer Black aussi déluré que le Amadeus de Milos Forman, le cinéaste anglais signe une oeuvre à la fois psyché, sardonique et envoûtante, avec en supplément d’âme une sincérité admirative envers un créateur d’exception. Sans doute son plus beau film depuis Le Ventre de l’Architecte.

Que Viva Eisenstein !, Peter Greenaway (sortie en salles le 8 juillet)




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