Le mariage de Maria Braun

Tuxedo Junction plutôt que Moonlight Serenade… Ainsi procède Thomas Ostermeier lorsqu’il réajuste, sur scène, la B.O. du Mariage de Maria Braun que Rainer W.Fassbinder a immortalisé directement sur grand écran. L’infidélité n’est pas flagrante, ça reste du Glenn Miller… Le choix du standard, en même temps, imprègne le récit « fassbinderien » d’une toute autre tonalité: moins fiévreuse, moins lyrique, moins sensuelle, sans doute, que dans la version originelle transcendée par la guêpière d’Hanna Schygulla. Mais pas forcément moins prenante.

Moquette verte, fauteuils grand hôtel, profondeur de plateau…  La scénographie de la pièce transpire la névrose collective dont Ostermeier entend rendre compte. Avec en arrière-plan des documents-vidéo situant le récit sur le plan historique, le toujours très inspiré directeur de la Schaubühne berlinoise redessine le miracle économique allemand au miroir des défaites morales qui l’ont accompagné. Femme amoureuse, seule au front quand son mari part à la guerre puis en prison à la suite d’une romance avec un G.I. noir ayant dégénéré, Maria Braun va se vider de son intégrité dans le lit de son patron auquel elle espère succéder. Un pacte secret conclu entre ce dernier et le mari emprisonné lui enlèvera ses dernières illusions, en même temps que le coup de sifflet final (et mortifère) de la rencontre qui voit pour la première fois l’Allemagne remporter une coupe du monde de football.

Refusant tout esprit de mélo, Thomas Ostermeier signe une mise en scène tendue, voire austère, mais dont l’intelligence d’esprit ne cède à aucun faux pas. Visiblement attiré par les forts caractères féminins (on se souvient de sa spectaculaire adaptation de La Maison de Poupée...), il trouve en Ursina Lardi une Maria Braun moins vénéneuse qu’ambigüe et dont le glacial sex-appeal dissimule de moins en moins la fêlure qui va conduire à l’irrémédiable.

Autour d’elle, quatre acteurs masculins interprètent, sous nos yeux, une multitude de personnages sans même s’autoriser un minimum de changement de plateau. Ce jeu de rôles, d’abord déroutant jusqu’à priver, parfois, la pièce de l’ampleur et du souffle nécessaires, s’avère particulièrement stimulant, notamment dans l’humour grinçant qui s’en dégage et dans la manière dont des êtres humains peuvent, parfois, se transformer en pantins. On peut aussi y déceler une sorte de work in progress dont la rythmique est aussi saccadée qu’un bon vieux Glenn Miller.

Le Mariage de Maria Braun, mis en scène par Thomas Ostermeier (Au Théâtre de la Ville, à Paris, jusqu’au 3 juillet)




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