Boussole

Que c’est beau Vienne, que c’est loin Vienne… À la toute fin de son hymne à l’Orient -400 pages au compteur- Mathias Énard nous fait pleurer sur une chanson de Barbara. C’est bien lui, ce grand écart. L’érudition et le coeur, la transe et les larmes, l’enivrante odyssée des poètes persans, des aventuriers du désert et des grands esprits européens hantés par le Levant, mais aussi cette phrase qui cingle avec la plus tendre des ironies entre Alep, Istanbul et Téhéran: « Le vent d’un jupon balaye un homme plus sûrement qu’un typhon ».

Passé de l’opium à la tisane, un musicologue viennois couvant on ne sait quelle maladie se souvient d’un corps féminin, une nuit d’insomnie. Mémoire charnelle, mais aussi mémoire-monde, comme celle de l’espion franco-croate de Zone, cette mélopée ferroviaire de l’an 2008 qui avait propulsé Énard dans la cour des grands.

Les souvenirs s’enlacent, le corps a un prénom, Sarah. Elle est orientaliste et travaille sur les liens souterrains entre l’Occident et l’Orient, les fascinations mutuelles, les renvois d’ascenseur, les variations du soi dans l’autre et vice-versa. Rien d’équivoque, ni surtout d’univoque, dans ces attractions fatales même si certains, à l’instar de l’essayiste palestinien Edward W.Saïd, y ont d’abord vu de l’exotisme colonial. Un Orient dominé face à un Occident dominateur? Sarah veut en découdre avec « cette idée absurde de l’altérité absolue de l’Islam » alors que tout cela peut se réécrire « dans le partage et la continuité ».

C’est là que surgissent les effets de montage à la Chris Marker dont on raffolait déjà dans Zone: Balzac coopte un passage en calligraphie arabe dans l’une des rééditions de La Peau de chagrin. C’est un diplomate ottoman qui commande à Courbet le sulfureux L’Origine du Monde. Proust craque pour Les Mille et Une Nuits. Comme Shéhérazade qui repousse la mort en racontant au sultan une autre histoire, « il prend toutes les nuits la plume pour lutter contre le temps ».

Vertiges de l’entre-deux. Notre musicologue se souvient d’une nuit dans la citadelle de Palmyre (Sarah avait froid aux jambes, elle s’était roulée en boule contre lui…) alors que Palmyre agonise aujourd’hui. Proclamé en 1914 pour bouter les Anglais hors d’Orient, le Djihad a d’abord été une idée allemande. Et lorsque ceux qui s’en réclament à présent se mettent à brûler des instruments de musique, ils consument leur propre culture, à savoir ces tambours et trompettes qui terrifiaient jadis les Européens car ils annonçaient l’arrivée, sur le champ de bataille, des redoutables janissaires turcs.

Copie trafiquée de celle de Beethoven, la boussole du roman a perdu le Nord. Elle indique toujours l’Est. La nuit s’écoule ainsi comme un solo de Johnny Hodges dans Isfahan (mais Barbara, c’est très bien aussi)…  Au gré de sa Far East Suite, Sarah soigne désormais ses fêlures non plus en Orient mais en extrême-Orient. Le musicologue rêve de la revoir « au tiède soleil de l’espérance » même s’il sait que plus rien ne sera comme avant, que les souvenirs ont fondu « comme une neige maculée » et qu’il sera bien difficile de dénicher un « visage neuf sur lequel poser ces sentiments encombrants et rebelles qui ne voulaient personne d’autre que Sarah ».

Visionnaire et intime, la prose de Mathias Énard propulse à nouveau la littérature française à des hauteurs insoupçonnées. Le roman est dédié aux Syriens.

Boussole, Mathias Énard, Actes Sud. Coup de projecteur avec l’auteur le jeudi 24 septembre (12h30), sur TSFJAZZ.




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