La vie de Galilée

Comme Galilée, j’abjure. Lui qui était pourtant si fendard, si décapant, au théâtre de Gennevilliers… On était en janvier 2003 et tout était jeune, ce soir là. À commencer par l’allégresse d’une troupe, le génie d’un acteur et la vitalité d’une mise en scène qui faisait que, soudain, Brecht n’était plus un mot effrayant. Tout était jeune, y compris notre regard, notre peu d’expérience de la scène et cette frénésie de néophyte à vouloir grandir avec Jean-François Sivadier et Nicolas Bouchaud.

Grandir, pas vieillir. La Vie de Galilée nous revient 12 ans après, la magie en moins. On est toujours au côté du savant italien, évidemment, prêt à faire triompher contre princes et cardinaux « la douce violence de la raison sur les hommes ». Surtout que les sphères de cristal où Ptolémée voulait enfermer tout un monde, il y en a tant d’autres, aujourd’hui… Tant d’étroitesse, d’abdication de l’esprit et de volonté de sérieux rendant à contrario subversives (blasphématoires ?) la joie d’agir et l’envie d’en rire.

Dans ce contexte post-7 janvier, voir à nouveau Nicolas Bouchaud, alias Galilée, brandir haut les cœurs le droit à la dérision avec son ballon bleu en plastique symbolisant la terre, cela fait du bien. On n’avait pas le souvenir, en même temps, que la pièce était si longue, parfois confuse dans ses dispositifs, plutôt déséquilibrée dans l’interprétation et, pour tout dire, limite potache. De belles réminiscences nous égaient la mémoire (le rébus infernal au début de la pièce, le Pape qui vole ou qui est joué par une femme, l’intermède du doute, toujours aussi ÉNORME…), d’autres saillies, en revanche, nous paraissent désormais un peu vaines, tels ces moines qui font des claquettes avec leurs sandales…

On a surtout la fâcheuse impression de revenir à une sorte de top départ concernant à la fois le metteur en scène et l’acteur. Jean-François Sivadier a tellement été plus loin, depuis, dans sa manière d’instiller du décalé, de l’émotion et de la modernité au cœur même des pièces de répertoire… Le Should I Stay or Should I Go des Clash au début du Misanthrope, ça le faisait, vraiment ! Nicolas Bouchaud, quant à lui, a acquis une telle luminosité intérieure dans ses pièces en solo (où il jouait Serge Daney, puis un médecin de campagne…) qu’on a quelque malaise à le revoir, ici, à nouveau gesticulant, impétueux, clownesque et chef de meute écrasant de sa superbe les autres comédiens. Ça sent un peu le numéro d’acteur.

Il faut bien reconnaître, enfin, que cette scénographie des tréteaux toute en lattes et en bois clair n’a pas si bien traversé l’épreuve du temps. Surtout à la lumière d’un autre événement récent, sur les planches, qui nous a fait entrer de plain-pied dans une nouvelle génération du spectacle vivant. On fait allusion au marathon shakespearien de Thomas Jolly et à cette enfance de l’art qu’il a si spectaculairement cultivée en faisant du théâtre une fête avec un véritable esprit de troupe, des trouvailles en nombre infini, un souffle inouï sur le plateau et des passerelles plus que probantes entre passé et présent. Peut-être que c’est Henri VI, après tout, qui a fait prendre un coup de vieux à Galilée

La Vie de Galilée, de Brecht, mis en scène par Jean-François Sivadier (Théâtre Monfort, Paris 15e, jusqu’au 21 juin)




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