The Epic

Prophétique et incandescent, l’Afro-Californien Kamasi Washington réinvente une Great Black Music dont il maîtrise parfaitement le syncrétisme et qui doit autant à son expérience de saxophoniste et d’arrangeur auprès du rappeur avant-gardiste Kendrick Lamar qu’à ses collaborations passées avec Herbie Hancock et Gerald Wilson. Résultat: The Epic, premier et triple album de folie battant pavillon sur des océans de ferveur et de créativité.

Difficile d’être exhaustif sur l’architecture référentielle d’une telle cathédrale. Outre ses fragments hip hop, le vitrail musical de Kamasi Washington capte à la fois, et sans sacrifier à un quelconque mimétisme, la lumière d’un néo hard-bop des plus expressionnistes, des éclats de funk endiablé et les couleurs d’un jazz-soul qui groove à pleines gorgées. Épiphanies orchestrales, cordes vibrantes, tempos hallucinés sur lesquels viennent se greffer des oratorios dignes des meilleurs péplums… De quoi décupler, surtout quand on dirige une armada de 32 musiciens et un chœur de 20 personnes, les cantiques modernes dont rêvait déjà Donald Byrd dans A New Perspective.

On pense aussi au McCoy Tyner d’Enlightenment et à ces vagues de piano soutenues tout en muscle par Azar Lawrence que McCoy avait choisi pour remplacer Coltrane. Dans The Epic, c’est Cameron Graves qui cultive au clavier cette pyrotechnie étrangement sereine au sein d’un environnement tout aussi coltranien. Mêmes torrents que dans My Favorite Things, en effet, dans le son de sax de Kamasi Washington (sur la plage Miss Understanding, par exemple…) qui n’hésite pas non plus, bien que cela puisse surprendre en territoire West Coast, à réveiller le fantôme d’Albert Ayler dans l’effusion et le paroxysme.

Le tout dans une orgie de cuivres et un fracas de cymbales aérés, sur le mélancolique Henrietta Our Hero, par la voix poignante de la chanteuse Patrice Quinn qu’on retrouve dans un registre plus espiègle avec la reprise de Cherokee. Il faudrait aussi citer l’hypnotique ballade Isabelle, le Clair de Lune de Debussy réarrangé à l’orgue jusqu’à devenir une symphonie bluesy, le langoureux The Next Step pigmenté au fender, la grâce classieuse à deux voix sur le thème du film Malcolm X ou encore les fresques en cinémascope Change of the Gard et surtout The Magnificent 7 avec ses foudroyantes lignes de basse signées Thundercat , bras droit du producteur de l’album, Flying Lotus.

C’est aux sismographes de la note bleue, à présent, de situer sur leur propre échelle ce jazz qui bouillonne, qui chante et qui prie. En ce qui nous concerne, on lui ferait bien une place au soleil, à Kamasi Washington, dans la colonne Bitches Brew et autres Symphonie du Nouveau Monde.

The Epic, Kamasi Washington (3CD-Brainfeeder)




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